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    Mack Habre était un étudiant en médecine. À le voir, on aurait plutôt l’impression d’être devant un ado bien loin de la maturité, et que ce n’était qu’un sale galopin à l’affût de quelque niche à faire subir aux autres. Ses blagues fréquemment d’un goût douteux ne font souvent rire que lui et quelques abrutis de son acabit. Beaucoup se plaisaient à dire que son succès dans ses études n’excusait aucunement son comportement à la limite de l’infantilisme et doutaient fort de sa maturité après son doctorat. Il arrivait souvent que ce garnement entraînât quelques carabins aussi givrés que lui à des tournées de bringue déments. Le jeune organisme de Mack supportait plutôt bien en tout cas ces beuveries… pour le moment. Ses études n’en pâtissaient apparemment pas, et on pouvait concéder, même du bout des lèvres, que le jeune homme était doué. Mais était-ce inconscience ou machiavélisme, les soûleries n’étaient absolument pas bénéfiques aux études de certains de ses compagnons qu’il avait entraînés à sa suite.

    Un réducteur de tête qui se serait penché sur le cas de Mack pourrait peut-être trouver la cause de son comportement apparemment aberrant. Quand il avait quatorze ans, alors qu’il était en train de chaparder des pêches sur un arbre, il avait fait une mauvaise chute. On l’avait cru mort, son cœur ne battait pas, on ne sentait pas sa respiration. Mais arrivé à l’hôpital, quelle ne fut la surprise du médecin en constatant que les yeux du pauvre garçon bougeaient. Ce fut un cas absolument unique de catalepsie. On constata alors l’infime déplacement d’une vertèbre cervicale ; il fut corrigé, et Mack dut porter une minerve pendant quelque temps. À dix-sept ans, le garçon fit encore une chute de skate. Ce fut à la morgue qu’on se rendit compte qu’il était toujours vivant : il avait pu alerter le gardien par un claquement de langue ténu. Le médecin lui avait donc conseillé de porter une carte spécifiant les caractéristiques insolites de son état, pour éviter qu’on le considérât comme mort, au cours de quelque accident, sa vertèbre avait été fragilisée.

    On pouvait dater le début de son caractère facétieux souvent exaspérant à cette époque. On pouvait supposer qu’il voulait compenser la menace comme une épée de Damoclès que constituait sa vertèbre fragile, par une malice provocatrice ; une autre explication serait les séquelles d’un traumatisme cérébral. Les médecins n’arrivaient pas à se mettre d’accord.

     

    Ce vendredi-là, au cours d’une soirée bien arrosée, Mack eut une de ses idées farfelues de farce. Sa cible serait Dexter, le vieux gardien de la morgue. Il fut un temps où les carabins se plaignaient de l’attitude désagréable du vieux ronchon, comme s’il était propriétaire des lieux et des macchabées.

    Mack réussit donc à persuader ses trois compagnons du moment à jouer un tour au vieux Dexter. Ils retournèrent à l’école de médecine, crochetèrent la porte de la pharmacie et préparèrent une composition inspirée d’une recette vaudou éprouvée. Le produit serait ingéré par Mack. Il fallait rendre justice au jeune homme, il n’hésitait pas à donner de sa personne pour le succès de ses farces. Certains pourraient qualifier cela de courage, d’autres d’inconscience.

    Le vieux Dexter vit donc arriver trois jeunes gens apparemment affolés, amenant visiblement un cadavre. Les explications des garçons étaient passablement confuses, à moins que la comprenette du vieux gardien eût décliné. Il retint seulement que le mort avait eu une attaque, que sa famille était au loin et n’arriverait que le lendemain. Il s’attela nonchalamment à la paperasse et avertit le légiste par téléphone. Celui-ci lui répondit qu’il ne passerait que le lundi.

    Suivant les calculs, Mack se réveilla dans la nuit du lendemain. La préparation avait presque suspendu sa respiration et fortement ralenti les battements de son cœur à à peine trois battements par minute. Ses compagnons avaient crocheté la serrure de la morgue après le départ du gardien. Ce fut en rigolant que Mack quitta le département.

    Le lundi, les étudiants eurent l’écho du mini scandale qui s’était passé à la morgue. On entendit les éclats de voix du légiste passant un sacré savon au pauvre gardien, trouvant sa farce d’un mauvais goût. Il fut même soupçonné d’avoir biberonné sur son lieu de travail.

    Mack jubilait et sa blague fit le tour du campus. Toutefois, quelques étudiants eurent de la sympathie pour le pauvre Dexter et trouvèrent que Mack y était allé un peu fort. D’un autre côté, le vieux gardien était devenu plus affable, espérant ainsi prévenir une autre farce à ses dépens. Sans entièrement approuver ce qu’avait manigancé le facétieux Mack, les étudiants avaient concédé qu’à quelque chose malheur était bon.

     

    Quelques semaines après, Mack fut invité par un de ses amis qui venait de recevoir une voiture (d’occasion, mais quand même !) de ses parents. Ils allaient l’étrenner sur l’autoroute et voir ce dont le véhicule avait dans le ventre. Par un élan de générosité, le jeune homme se proposa de prendre en charge la bière, ce qui allécha deux autres de ses amis dont l’un avait une auto et se proposait de les suivre : plus on était de fou…

    L’accident fut tout bête : du sable sur la chaussée dans un tournant. La voiture dérapa et alla percuter un arbre. Mack était à la place du mort. Le choc avait été relativement violent, mais les airbags avaient fait leur travail. Le conducteur s’en était sorti avec quelques contusions, mais Mack était évanoui. En l’auscultant, ses trois compagnons effarés constatèrent qu’il avait cessé de vivre. Toute tentative de réanimation avait été vaine. Le cœur lourd, ils décidèrent d’essayer un dernier recours : rejoindre au plus vite l’hôpital. Le conducteur de la voiture accidentée dut rester pour attendre la dépanneuse. À l’hôpital les médecins ne purent rien faire, le jeune homme était bien mort, et il fut dirigé vers la morgue.

    Le vieux Dexter ne jubila pas, il était au-dessus de ça. Il avait pardonné à Mack sa farce, même s’il n’avait pas oublié. Cette fois-ci, il était sûr que ce n’était pas une blague, des médecins respectables et sérieux avaient certifié la mort. Le vieux gardien s’occupa donc consciencieusement de la paperasse.

    Alors qu’il écrivait, un petit bruit l’interrompit. C’était comme un léger claquement de langue. Il se retourna. De nouveau un léger claquement. Intrigué, il s’approcha du corps de Mack et souleva le drap blanc. Ses cheveux se dressèrent : les yeux légèrement entrouverts bougeaient. Les lèvres s’écartèrent de quelques millimètres et le vieux Dexter distingua un murmure presque imperceptible. Il se pencha pour écouter.

    « Dexter, je suis vivant ! »

    Mack était enfin sorti de son évanouissement, mais le choc avait encore fait se déplacer sa vertèbre fragile. Son état de catalepsie apparente nécessitait l’intervention d’un chiropraticien.

    « Voyons monsieur Mack, ce n’est pas gentil de faire des farces à un vieux bonhomme comme moi. Voyez-vous, je suis à un mois de la retraite. Le médecin m’a bien averti qu’il ne tolèrerait pas un autre incident comme l’autre fois. Il me virerait et alors adieu la pension pleine, et vous savez qu’elle me permettrait à peine de vivre décemment. Allons, soyez sage et tenez-vous tranquille. »

    Le vieux Dexter rabattit le drap et alla reprendre tranquillement ses occupations. Par un malheureux concours de circonstance, Mack avait oublié la carte qui exposait son état.

     

    Fin !

    RAHAЯ

     


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    RETOUR AUX SOURCES - 2/2 - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    http://fr.depositphotos.com/13372314/stock-photo-stack-of-plaid-men.html

     

    Revenus au commissariat, nous somme confrontés à une ruche aux abeilles furieuses : Benjamin Cranflin s’est évadé de sa cellule fermée à double tour. Laissant aux autres la résolution de ce problème, Duschmol se plonge dans la rédaction de son rapport. Je suis le légiste à la morgue ; le toubib tolère – et je pense, apprécie – ma présence, il sait que je peux me tenir tranquille et discrète.

    L’empreinte dentaire du squelette a été relevée et son scan a été entré dans le système de recherche. Le toubib a fini par donner une date plus précise du meurtre : une dizaine d’années. Je retourne voir Duschmol. Malgré son caractère bourru, il m’aime plutôt bien. Il était en train de faire des recherches sur les personnes disparues dix ans plus tôt, quand un message d’alerte s’affiche à son écran. L’empreinte dentaire a trouvé une correspondance : Thomas Eziton, 23 ans, étudiant en archéologie, disparu dix ans plus tôt.

    – M’est avis inspecteur que le dénommé Benjamin Cranflin n’aurait pas pu tuer notre disparu, il devait avoir quoi à l’époque, onze, douze ans ?

    – C’est vrai Dana, d’après l’angle du coup donné par le toubib, seul un adulte assez grand aurait pu le faire… Ah, voilà le résultat du labo. Il y avait une belle empreinte de pouce sur le poignard. Voyons ce que va trouver le codis.

    L’agent Poussète passait, un dossier à la main, quand je le vois s’arrêter devant l’écran de Duschmol.

    – Euh… Inspecteur Duschmol ?

    – Quoi encore !

    – Euh… Ce sont bien les empreintes de Thomas Eziton, n’est-ce pas ?

    – Oui, et alors ?

    Nous nous sommes regroupés autour du bureau de Duschmol, celui-ci reprend son siège où il s’affale comme un sac de patates.

    – Vous savez que j’ai une mémoire photographique, sans me vanter. C’est moi qui ai relevé les empreintes de Benjamin Cranflin. Ce sont les mêmes.

    – Quoi ?

    – Regardez vous-même. Permettez inspecteur, je vais charger les empreintes de Cranflin… Je mets côte à côte les deux jeux d’empreintes… Et voilà !... Et attendez, je les superpose… Qu’en dites-vous ?

    Et c’est extraordinaire, toutes les empreintes se confondent dans la même position ! ce qui est statistiquement presque impossible. Pendant un moment, personne ne dit mot, hypnotisé par l’image à l’écran.

    – Serait-ce des jumeaux ? hasarde l’agent Poussète.

    – Impossible, grommelle Duschmol, Cranflin aurait dû avoir une douzaine d’année à l’époque.

    – Alors un clone ?

    – Très peu probable, interviens-je, même maintenant, on ne réussit pas à cloner un singe.

    Un bip alerte Duschmol qui se précipite vers le terminal du codis. Il a une exclamation de satisfaction. La porte du commissariat s’ouvre, l’inspecteur Paluche entre et se dirige vers nous.

    – Eh Duschmol, ton Benjamin Cranflin n’a jamais existé…

    – M’en fous, c’est pas lui le coupable, je tiens l’assassin… Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ?

    – Je me suis rendu à l’adresse qu’il nous a donnée. C’est un petit studio à l’étage. La propriétaire qui vit au rez-de-chaussée m’y a fait entrer. La chambre était vide et assez poussiéreuse.

    – Tu crois qu’il aurait osé y revenir ?

    – Attend, tu ne comprends pas, je veux dire vide, pas de meuble, rien, comme si personne n’y avait jamais vécu. Et pourtant la veille encore, la proprio y était entrée pour rendre du linge repassée : la petite mémé s’était prise d’affection pour le gentil étudiant. Ledit Benjamin n’aurait pu déménager tous ses bouquins, son lit, sa table, sa chaise, ses fringues et sa vieille radio-cassette – qui n’avait même pas de lecteur de CD selon la vieille – à l’insu de la proprio qui passe le plus clair de son temps à regarder par sa fenêtre. Et on ne sait même pas de quel bled il vient.

    – Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    – Tu as dit que tu connais l’assassin, c’est qui ?

    – Nicolas Settlah.

    – Pas possible ! « Le » Nicolas Settlah ?

    Nicolas Settlah est le riche promoteur immobilier. Il y a dix ans encore, d’après ses antécédents affichés à l’écran de Duschmol, c’était un étudiant en archéologie turbulent. Son cursus allait du trouble à l’ordre public avec vandalisme, au petit trafic de cannabis, en passant par de petits vols sordides. Autrement dit, un petit délinquant. Puis soudainement, il était parti à l’étranger.

    Selon les archives de mon journal, il était revenu au pays trois ans plus tard, riche comme Crésus, avait monté son célèbre entreprise de construction, présidé les fastueux galas de charité, rénové gratuitement les centres de loisir… L’un de nos journalistes, Alain Lafwine, est d’ailleurs en train de plancher sur la biographie de cet éminent pilier de la haute société, pour l’édition spéciale consacrée aux personnalités du patelin.

     

    Devant l’évidence, Nicolas Settlah est passé aux aveux. Thomas Eziton et lui n’étaient pas vraiment amis. Comme beaucoup d’étudiants, Thomas fumait de temps en temps du cannabis et s’approvisionnait auprès de Nicolas. C’était au cours d’un méchant trip que le jeune homme avait lâché que d’après ses recherches personnelles, il savait, preuves à l’appui, où se trouvait le trésor de Kharam le Rouge, le célèbre brigand du XVIIe siècle. Mais il n’avait pas les moyens d’acquérir le matériel de pointe nécessaire pour s’en emparer. Nicolas, sachant que le jeune homme était un étudiant brillant, fit tout pour persuader Thomas de le prendre comme associé : avec ses activités louches, il avait amassé une coquette cagnotte.

    L’entreprise n’avait pas été facile, malgré le matériel sophistiqué et cher de l’époque. La région, placée sur une ligne de faille, avait subi de multiples bouleversements et même maintenant, des secousses sismiques la secouait de temps en temps.

    Finalement, les deux étudiants trouvèrent le fameux trésor, une cassette métallique remplie de bijoux et de pierres précieuses, ensevelie sous des blocs de roche, non loin de la Cascade aux Lutins. Aveuglé par son avidité, Nicolas rompit leur accord en poignardant Thomas. Il le traîna dans la petite cabane qui servait de relais aux randonneurs, souleva quelques planches du parquet et y glissa le corps ; il y jeta aussi son poignard. Se ravisant un peu plus tard, il revint à la cabane et y mit le feu. Pour éloigner tout soupçon concernant une fortune soudaine, il décida de partir un temps à l’étranger. Il n’a jamais compris comment on avait découvert son crime, personne n’ayant daigné lui donner quelque information.

    Je ne sais ce que la police a mis dans son rapport, quoique je sois bien placée pour savoir que ce n’est pas la première fois qu’elle est confrontée à des affaires étranges (j’ai même eu accès officieusement à ses dossiers d’« affaires non rationnelles »), mais rien ni personne ne m’interdit de mentionner le rôle joué par Benjamin Cranflin, ou plutôt le fantôme de Thomas Eziton, dans l’affaire. J’ai bien été intriguée par sa tenue vestimentaire démodée, mais cela m’était sorti de la tête. Je présume qu’il voulait que justice soit faite, même un peu tardivement. Évidemment, personne n’a revu Benjamin Cranflin.

     

    Fin

     

    RAHAЯ

     

    RETOUR AUX SOURCES - 2/2 - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    http://www.fans-de-bretagne.com/images/7579


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  • Je suis assez lucide pour ne pas me considérer comme une grande journaliste, mais j’ai quand même ma place dans la presse. Je travaille pour un quotidien sérieux qui ne donne pas dans le sensationnel gratuit, mais qui exige de ses journalistes une extrême rigueur. Voilà pourquoi je prends mon café dans le commissariat en quête de quelque information intéressante, de quelque chien écrasé, avant de commencer ma journée ailleurs.

     

    RETOUR AUX SOURCES - 1/2 - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    http://www.distributeur-de-boisson.fr/distributeur-cafe-entreprise#0

     

    Tous les agents me connaissent bien et m’apprécient pour ma jovialité, mon humour et probablement surtout pour ma beauté, peut-être classique mais que je crois certaine, et le commissaire m’a à la bonne, il connaît la réputation d’intégrité éthique de mon journal. Nous avons passé une sorte d’accord : il me tolère dans ses pattes, du moment que nous ne sortons rien avant son feu vert. C’est tout bénef, notre journal est celui qui donne les informations les plus exactes et les plus détaillées et évidemment, ne rechigne pas à jeter quelques fleurs à la police.

    Je discutais turf avec l’inspecteur Paluche, quand un beau brun fait irruption et demande à parler à un inspecteur. Je lui donne dans les 22-24 ans. Il est vêtu d’une chemise à carreaux plutôt rétro, de jeans savamment fatigués, et de tennis – pas des baskets – dont la marque ne m’est pas familière. C’est l’inspecteur Duschmol – ça ne s’invente pas – qui le reçoit. Mine de rien, je me rapproche de son bureau et j’ouvre toutes grandes mes esgourdes.

    – Je m’appelle Benjamin Cranflin, j’ai été témoin d’un meurtre cette nuit.

    – Ah, et c’est seulement maintenant que vous le signalez.

    – Écoutez inspecteur, j’étais perdu dans la forêt, à cause de l’orage, et je n’ai pu en sortir que ce matin.

    – Perdu hein, tiens donc ! Tout le monde connaît le bois comme sa poche.

    – Je suis nouveau ici, je suis étudiant, je viens d’emménager au 22, rue des Poulais, vous comprenez ?

    – Je vois. Parlez-moi donc de ce meurtre.

    – Hier soir, j’étais en manque d’inspiration pour mon mémoire. J’ai voulu m’éclaircir l’esprit et j’ai pensé qu’une petite balade dans la forêt proche pourrait me donner des idées.

    – Il était quelle heure ?

    – C’était vers les dix sept heures. Normalement, j’ai un bon sens de l’orientation et je n’avais pas l’intention de m’enfoncer très loin. Il y avait bien quelques gros nuages, mais je ne me doutais pas que les orages étaient soudains ici. J’ai été surpris et j’ai cherché un abri. J’ai aperçu un peu plus loin une cabane et j’y ai couru.

    À cette mention, je vois Duschmol lever un sourcil, et moi-même j’ai tiqué.

    – J’ai eu un peu de mal à ouvrir la porte, et quand je suis entré, j’ai vu quelqu’un en train de glisser un corps sous le parquet et rabattre les planches. L’assassin a pris une boîte et s’en est allé sous la pluie, par une porte de derrière.

    – Et il ne vous a rien fait ?

    – Rien. j’en suis moi-même étonné, il a fait comme s’il ne m’a même pas vu, alors que j’étais paralysé dans l’encadrement de la porte.

    – Et il était comment, le tueur ?

    – Il faisait à peu près six pieds, assez athlétique. Il portait des pantalons gris je crois, un col roulé noir… ou bleu marine, je ne sais pas, il faisait sombre, je n’ai pas bien distingué son visage, mais il était glabre.

    – Et vous êtes resté là-bas toute la nuit ?

    – J’étais terrifié, je ne savais que faire. Si je restais, l’assassin pouvait revenir et me tuer, si je sortais, je ne savais où aller et j’ai craint d’attraper une pneumonie sous la pluie. Alors je me suis accroupi dans un coin sombre de la cabane. J’ai fini par m’assoupir, je crois.

    – Est-ce que vous pourriez situer cette cabane ?

    – Je crois qu’il y a une petite cascade tout près.

    – Vous vous moquez de moi ? Vous vous croyez malin ?

    – Je ne comprends pas. Je vous dis la vérité, inspecteur.

    – Une petite cascade hein ?... Agent Poussète ! Session photo pour monsieur, puis prise d’empreintes, ensuite bouclez-moi cet individu.

    – Mais… mais… que signifie ? Pourquoi m’arrêtez-vous ?

    Duschmol n’est pas un mauvais bougre, mais il est un tantinet atrabilaire sur les bords ; il se lève, enfile son veston et appelle deux agents. Je m’empresse de prendre mon sac et file le train aux trois policiers. Je crois qu’ils vont aller vérifier, par acquis de conscience. Ou bien ce Benjamin Cranflin est un type complètement barjot, ou c’est un assassin atteint de crétinisme. Comme l’a dit Duschmol, tout le monde dans le patelin connaît bien le bois classé réserve spéciale, chacun ayant participé au moins à l’une ou l’autre randonnée dominicale. Il n’y a pas de cabane, près de la Cascade aux Lutins… Enfin, il n’y a plus que des ruines calcinées depuis une dizaine d’années, personne ne pourrait s’y abriter, avec les quelques planches pourries des deux-trois murs encore debout. Ma petite smart d’occaze a pu rattraper les policiers, malgré la limitation de vitesse, et je me gare près de leur voiture. J’échange mes talons pour des baskets, toujours prêts dans ma voiture, et je me lance sur les pas des trois zigotos.

    Comme prévu, les ruines près de la cascade ne se sont pas changées miraculeusement en une jolie cabane. Les policiers s’engagent précautionneusement sur le plancher pourri délavé par l’orage et qui risque de s’effondrer à tout moment. Moi, je m’arrête au chambranle encore debout. Rien n’indique que des planches aient été soulevées récemment.

    Un agent, au milieu des planches disjointes, en avise une et la soulève avec facilité… et découvre un squelette en position fœtale. L’inspecteur se gratte la tête, puis sort prestement son portable et appelle le légiste. Il ne fait aucune objection à mon approche : il n’y a pas de public pour qu’il prenne la peine de respecter les règles, et je peux regarder à loisir les restes. Je prends discrètement un cliché avec mon portable aussi performant qu’un vrai appareil photo, et je m’écarte, ne voulant pas être surprise par le légiste et son aide sur le lieu du crime, préservant ainsi mes bonnes relations avec la police.

    À l’évidence, le meurtre n’est pas récent, je dirais même qu’il date, mais de combien d’années précisément, il faudrait attendre le verdict du légiste. En l’attendant, je vais fumer une cigarette près de la Cascade aux Lutins.

    – M’est avis que ce Ben est une sorte de medium, avance l’un des agents.

    – Pas du tout, rétorque l’autre, il l’a buté et comme les individus de son genre, il revient sur les lieux de son crime. N’est-ce pas inspecteur ?

    – Ne nous mettons pas à spéculer avec des données incomplètes. Retenez bien ça… Y a-t-il autre chose ?

    – Non inspecteur.

    Le van du légiste arrive. Le toubib et son assistant se précipitent sur le squelette, dame ! ça les change des macchabées habituels et le challenge posé par l’absence de toute chair va leur exciter agréablement les neurones.

    – Premières impressions doc ?

    – Squelette d’un homme, jeune, je dirais entre vingt et vingt cinq ans… Cette entaille sur l’arc costal… et sur le processus xiphoïde indique que le sujet a été poignardé au cœur de bas en haut… Tiens donc ! Vous avez bâclé votre boulot, inspecteur…

    – Quoi, quoi ?

    – Voilà là votre arme du crime… Enfin, je suppose.

    – Où ça, où ça ?

    – Eh bien là, sur le côté. Un poignard.

    – C’est pas ma faute, inspecteur. Il était dans l’ombre et sa manche est noire.

    – Très bien doc, pouvez-vous me dire à quand remonte le meurtre ?

    – Pas ici, mais d’après une première estimation, je dirais de six à sept ans.

    – Vous m’en direz tant. 

    A suivre

     

    RAHAЯ

      

    RETOUR AUX SOURCES - 1/2 - RAHAR

     

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  •  UNE OMBRE PASSE 2 - RAHAR

     

     

     

     

     

    http://www.question-commerce.com/miroirs-magasin-commerce-beaute-bijouterie/144-miroir-magasin-montpellier.html

     

    Bernadette en a de bonnes, reprendre ma vie sereine avec ce doute ne sera pas évident. Trop occidentalisée, je n’ai jamais fait de méditation, je n’en ai pas vu l’utilité, jusqu’à présent. Et pourtant, c’est visiblement la solution à mon désarroi. Je sais que ma sage amie a raison et je devrais oublier tout ça. Mais j’ai beau m’efforcer, c’est comme chasser une mouche opiniâtre. Je ne trouverais le repos de l’esprit que quand j’aurais une réponse à cette énigme.

    Le lendemain, j’invite ma cousine Betty à m’accompagner au centre commercial. Je ne lui ai pas raconté l’incident. Je sais que les probabilités sont contre ma démarche folle, mais je nourris l’espoir de retrouver Armand, en dépit du bon sens.

    Betty est encore plus occidentalisée que moi, malgré nos quelques années d’écart. Elle a eu la chance d’avoir épousé un avocat célèbre. Chaque fois qu’elle sentait que quelque chose me plaisait et qui était au-dessus de mes moyens, une robe, des chaussures, un sac de marque, elle insistait pour me l’offrir, en dépit de toutes mes protestations.

    Nous avons oublié l’heure, le centre est extrêmement vaste. J’ai presque oublié pourquoi on était là. J’allais entrer dans une cabine d’essayage, quand mes yeux accrochent un reflet sur une vitrine de bijoutier. Je me retourne vivement. C’est lui ! C’est Armand ! Je me précipite, la robe que j’allais essayer à mon bras. Betty est interloquée, mais suit le mouvement. Avec une présence d’esprit que j’admirerai toujours, elle m’arrache la robe pour la remettre à son cintre, avant de courir me rejoindre.

    J’évite de courir pour garder ma dignité, mais je me presse. Une femme est au bras d’Arthur, une femme qui, de dos, me ressemble un peu : long cheveux poivre et sel en queue de cheval, taille fine, chemisier gris et pantalon noir. Je reconnais la démarche d’Arthur, sa corpulence. Il porte un blouson noir que je n’ai pas encore vu, et une montre horrible, qui est une insulte à l’élégance raffinée dont avait fait toujours montre mon Armand.

    Le couple s’arrête devant une vitrine. Je stoppe brusquement à quelques pas. Betty, surprise par mon arrêt soudain, me bouscule. Nous voyons maintenant nettement le couple. La femme n’a aucune caractéristique asiatique, et elle accuse le poids des ans. Malgré une ressemblance frappante, l’homme n’est pas Armand.

    Je pousse un soupir. De déception ? De soulagement ? Sur le moment, je ne le sais pas. Betty met les pieds dans le plat en s’exclamant qu’on jurerait voir Armand, c’est hallucinant. En un éclair, elle comprend mon manège. Et elle compatit.

    « Écoute Min Ha, je sais que c’est horrible, mais il faut que tu oublies Armand. La ressemblance de cet homme avec lui est absolument fantastique, mais sache que ce genre de coïncidence n’est pas vraiment rare.

    — Mais Betty, tu imagines, la même corpulence, la même démarche… Il n’y a que la montre qui détone.

    — Je sais. Vous formiez le couple le plus merveilleux que j’ai jamais vu. Mais le destin joue parfois de ces tours cruels. Tu sais bien qu’Armand est mort.

    — On n’a jamais retrouvé son corps.

    — Et tu crois que s’il était vivant, il ne se serait pas manifesté depuis tout ce temps, même s’il avait été blessé ?

    — Je ne sais pas, Betty.

    — Allons Min Ha, reprends-toi, oublie tout ça et reprend ta vie en main. Allons viens, nous n’avons pas tout vu. »

    Encore sous le choc, je suis machinalement ma cousine. Je ne sais pas si je retrouverai ma sérénité.

     

    RAHAЯ

    https://ecriturecreative.wordpress.com/2010/06/22/75-les-rituels-pour-ouvrir-et-fermer/

    UNE OMBRE PASSE 2 - RAHAR


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  • Les nouvelles de RFI me réveillent à six heures pile. J’ouvre les yeux. Je bâille à me décrocher la mâchoire, puis pousse un grand soupir. Je m’étire comme un chat et repousse le drap rose. Je me frotte les yeux en me redressant, et rejette mes cheveux en arrière. J’entoure mes genoux de mes bras et jette un regard à la fenêtre. Je vois un pan de ciel bleu. Je bâille encore une fois et me lève enfin. J’ouvre la fenêtre et effectue quelques mouvements d’assouplissement devant elle, me délectant de l’air encore pur du matin. Puis j’enfile mon peignoir et mets mes sandales. Je m’astreins à faire mon lit en arrangeant les oreillers. Je sais que le lit est devenu bien trop grand pour moi, depuis la mort d’Armand, mais j’ai la flemme d’en prendre un plus petit.

    Je rejoins la cuisine et me verse un demi-verre de jus d’orange pour donner un coup de fouet à mon organisme. Je branche la cafetière et me prépare des œufs brouillés au bacon. Tout en dégustant mon petit-déjeuner, je réfléchis à ce que je vais faire de ma journée. J’ai reçu une invitation de Maryse pour lécher les vitrines d’un centre commercial qui vient d’ouvrir. À la septantaine, j’ai un corps bien conservé, grâce à mes origines asiatiques, et on me donnerait facilement dix ou quinze ans de moins, si on ignorait mes pattes d’oie, et je suis encore coquette. Ma pension et celle que m’a laissé ce cher Armand, ancien agent de renseignement mort en mission — on dit qu’un excellent agent n’est jamais en retraite — me permettent quelques fantaisies.

    UNE OMBRE QUI PASSE - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    http://www.eminza.com/linge-de-maison/housse-de-couette-240-cm-uni-bonbon.html

     

    Judith m’a aussi invité à déjeuner au nouveau restaurant en vogue. J’aurais voulu qu’elle nous accompagne, Maryse et moi, mais je sais qu’elle doit assister au vernissage de l’expo de l’une de ses nièces. Je n’ai pas été invitée, car sa nièce sait que je n’apprécie pas trop l’art dit moderne.

    Je réserve mon après-midi à l’écriture. J’avais constaté que mes petits-enfants adoraient mes histoires teintées d’exotisme, mais je n’étais pas souvent disponible pour eux. Mes enfants m’avaient donc proposé de coucher par écrit mes histoires, ce qui amènerait aussi leurs rejetons à aimer la lecture. J’avais trouvé l’idée excellente, et comme le mari d’Odette était éditeur, il ne m’avait pas été trop difficile de me faire publier. D’autre part, les droits que je perçois mettent un peu plus de beurre dans mes épinards.

    J’ai mis un chemisier lavande et un pantalon gris souris ; une écharpe de soie tabac complète ma tenue. J’ai noué mes cheveux en queue de cheval et pris des boucles d’oreille de jade. Je prends mon sac noir et sors rejoindre Maryse.

    UNE OMBRE QUI PASSE - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    http://www.lessisrare.fr/bijoux/mode/boucle_d_oreilles-fonsi-634.html

     

    Je retrouve mon amie à la galerie marchande. Nous léchons consciencieusement les vitrines élégamment achalandées. J’étais en train d’examiner une robe de soirée, quand mes yeux sont attirés par un homme qui passait près des cabines d’essayage. J’ai eu un haut-le-cœur. Ce n’est pas possible !

    « Qu’y a-t-il, Minah ? Tu es toute pâle. »

    Je me nomme Min Ha, mais tout le monde m’appelle Minah et, lasse de vouloir corriger les gens, j’ai fini par m’en accommoder.

    « Non… Rien… Enfin, tu vas me trouver folle, mais j’ai cru voir Armand.

    — Quoi ? Mais enfin Minah, cela va faire un an qu’Armand est… parti. Je pensais que tu étais allée de l’avant.

    — Allons Maryse, tu crois que j’ai halluciné ? Je t’assure que j’ai fait mon deuil, je n’ai plus pensé à lui il y a longtemps. Mon inconscient ne devrait pas me jouer un tel tour.

    — Que tu crois ! Depuis quand nous connaissons-nous ? J’ai été témoin de votre amour, j’ai rarement vu une telle profondeur d’affection entre deux êtres. Cela doit laisser d’inaltérables traces. Alors, ne te voiles pas la face, personne… enfin, sauf peut-être les fakirs, personne ne maîtrise son inconscient… Oublions ça, allez viens, on continue. »

    J’ai retrouvé Odette à midi. Son papotage et la bonne chère m’ont fait oublier l’incident. Mais revenue chez moi, je suis désemparée, je repense aux évènements du matin. Je ne crois pas que ce fût une hallucination. J’ai vu l’homme… Armand, bousculer légèrement un autre homme et s’excuser. Une hallucination ne peut pas élaborer un détail pareil. J’ai de bons yeux, je SAIS que j’ai vu Armand. J’ai reconnu le blouson que je lui ai offert deux ans plus tôt, ainsi que son foulard fétiche qu’il ne met jamais en mission. J’ai aussi reconnu sa démarche.

    UNE OMBRE QUI PASSE - RAHAR

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les passants de la rue Saint-Denis
    http://cengcorang.com/caf-67-strasbourg/

     

    Parmi les amis et relations, je ne connais pas de réducteur de tête. Mais j’ai besoin d’en parler à quelqu’un. Maryse n’est pas appropriée, par son scepticisme. Je ne vois que Bernadette, prof de philo à l’esprit très ouvert, qui m’a été bien souvent de bon conseil. Je l’appelle et lui demande si elle pouvait passer me voir après ses cours.

    Bernadette est une pétulante quinquagénaire un peu enveloppée, perpétuellement de bonne humeur, avec une énergie contagieuse, ce qui fait son charme. Nombre de ses élèves mâles tombent immanquablement amoureux d’elle, avec sa frimousse craquante.

    Je lui raconte l’incident du centre commercial. Je lui expose mes arguments en faveur d’une apparition réelle. Elle garde un moment de silence, comme si elle se recueille. Puis elle me sourit.

    « Nous devons envisager trois possibilités. D’abord, l’hallucination. Est-ce que ces temps-ci, y a-t-il eu quelque chose ou quelque incident qui aurait pu te faire penser à Armand ?

    — Ben non, je ne vois pas. La dernière fois où j’ai pensé à lui, c’était il y a plus de six mois, quand j’ai dû changer la roue crevée de la voiture.

    — Très bien, considérons le cas d’une manifestation paranormale. Comme tu le sais, j’en ai été témoin de certaines. Je connais aussi votre attachement profond. Peut-être voulait-il se rappeler à ton souvenir, te rassurer sur son sort, ou te réconforter.

    — Mais Bernadette, pourquoi près d’un an après son décès ? C’est… c’est irrationnel. Et puis si c’est pour me réconforter ou m’encourager dans quelque épreuve, je t’assure qu’en ce moment, je n’ai aucun problème, aucun souci, je vis bien et j’ai l’esprit serein... Enfin, j’avais.

    — C’est vrai, la dernière fois qu’on s’est vues, j’ai constaté que ta joie de vivre était communicative.

    — Tu as parlé de trois possibilités. Quelle est la troisième ?

    — Hum… Elle pourrait ne pas te plaire.

    — Dis quand même, je pense que je peux le supporter.

    — Tu m’as dit que ton mari était un agent des renseignements.

    — Armand était cryptologue et informaticien. Parfois, il accompagnait des agents de terrain.

    — Très bien. Supposons qu’il était tombé sur un cas exceptionnel qui a mis sa vie en danger. Ou peut-être même, mis VOS jours en danger. Il n’avait probablement eu d’autre solution que de disparaître, autant pour sa sécurité que pour la tienne… et pour ses enfants.

    — Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux, ton hypothèse ?

    — Peut-être, mais il faut l’envisager.

    — Quelle est la plus plausible, à ton avis ?

    — Eh bien ma chère Minah, je n’en ai aucune idée.

    — Mais que me conseillerais-tu de faire alors ?

    — Écoute, tu as déjà fait son deuil. Si, et je dis bien si, il était encore vivant et qu’il ne t’a pas contacté, et que tu cherches après lui, tu pourrais vous mettre en danger.

    — Mais s’il y avait une autre femme ?

    — Qu’importe. Mais vous connaissant, je ne pense pas. Quoiqu’il en soit, je te conseille de continuer ta vie et de l’oublier. Tu te ferais du mauvais sang pour rien, et je n’aimerais pas que tu perdes ta belle sérénité.

    — Tu as peut-être raison, Bernadette.

    — J’AI raison, quel que soit le cas qu’on envisage. Comme je te l’ai dit, continue ta vie. »

     

    RAHAЯ

     

    http://www.dailymotion.com/video/x5tqea_nuages-en-accelere_creation


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