• Fortuné - Mona, en annexe de la Cour de récré chez Jill

    Fortuné - Mona, en annexe du jeu du prénom à la Cour de récré chez Jill

     

    Fortuné

     

    Il était né dans une sombre chaumière à Huelgoat, un soir de tempête, enfant difforme que sa mère avait tout d’abord repoussé, avant de le prendre dans ses bras et lui tendre un sein gorgé de lait et douloureux. Son jumeau, lui, était tout rose et bien conformé. Son père avait haussé les épaules, fatigué de tailler des pierres du matin au soir, se disant : « Une seule bouche de plus à nourrir nous aurait suffi. » Mais l’accoucheuse avait poussé un cri d’horreur en le voyant noiraud et poilu près de son jumeau parfait.

    • Un korrigan, fils du Diable ; tuez-le !

    • Mais on ne tue pas, chez les Le Coz. Les korrigans savent être bons, eux ! Il ne vivra pas longtemps, je pense. Trop mal foutu.

    Il vécut dans la pauvreté, mais entouré de rires et d’amour. Ils mangeaient à leur faim grâce au travail acharné du père.

    A l’école, il ne comprenait pas grand-chose, mais personne ne se moquait de lui, même ces rudes garnements si prompts à se gausser cruellement de cous trop bas, d’oreilles trop grandes, de nez disproportionnés, de boiterie ou de bégaiement. Fortuné, car tel était son nom, les fixait de ses yeux noisette, lumineux et bienveillants sous ses sourcils broussailleux comme les ajoncs en hiver, et aussitôt leurs rires grossiers cessaient. Ils baissaient la tête, honteux.

    Le recteur l’avait remarqué et avait décidé d’en faire un moine, sauf que le latin n’entrait pas dans sa grosse tête. Son frère devint moine, au grand soulagement de sa famille. Il prierait pour leurs âmes et ils étaient certains d’aller au Paradis. Tous en soupiraient d’aise et Fortuné devint sabotier dans la forêt. Sa hutte embaumait du parfum de bois vert fraîchement coupé. Il taillait, polissait, creusait la grume de hêtre, faisait sécher le sabot au-dessus du feu et l’ornait joliment pour les femmes et fillettes. Parfois, la nuit, des korrigans venaient l’aider, car le travail ne manquait pas. Il s’enrichissait mais donnait volontiers aux pauvres hères de quoi se nourrir, et surtout payait des servantes pour s’occuper de sa mère, l’aider et la soigner. Elle avait le dos cassé à cause des travaux de ferme trop pénibles pour elle. Il lui rendait visite quand son travail le permettait. Par amitié pour Fortuné, le boléguéan acceptait d’aider sa mère, qui perdait aussi un peu la tête, à retrouver tout ce qu’elle égarait. Son époux était mort depuis longtemps, les poumons rongés par la silicose.

    Un jour, cependant, il eut très froid. Le feu flambait pourtant dans sa hutte et il était bien à l’abri de la pluie fine et glaciale dehors. Il entendit résonner dans sa tête ces mots :

    • Fais-moi au plus vite des sabots solides de cette pointure.



    Il vit sur sa table de chêne s’aligner quatre branches qui se courbèrent d’elles- mêmes pour dessiner un grand pied.

    • Êtes-vous un fantôme coquet ? Parce que je ne vois pas à quoi ils pourraient vous servir. Et j’ai trop de travail.

    • -Je suis l’Ankou. Tu ne peux pas me voir parce que ton temps n’est pas encore venu. Mais celui de ta mère si. Elle verra à mes pieds les sabots de son fils et partira avec le sourire.



    Fortuné pleura.

    • Elle me verra, moi. Et mon frère lui portera l’extrême onction.

     

    • D’accord, c’est bon ! J’ai jamais été doué pour les relation sociales et
      t’avais même pas peur ! J’ai besoin de bons sabots parce que les saletés se collent entre mes phalanges et ça me mine le moral.


    • Tu les auras.

     

    • J’ai besoin de temps pour aller chercher mon frère.

     

    • Tu l’auras.



    Et c’est ainsi que la maman de Fortuné rendit l’âme en souriant aux anges, que chacun retourna à ses tâches, Fortuné plus fortuné que jamais. Il rencontra même l’accorte Gaïd, l’éleveuse de porcelets, et ils se marièrent. Bien sûr, elle n’avait pas été indifférente à sa fortune, mais elle l’aimait pour son regard extraordinaire. Elle savait qu’elle n’était pas très belle non plus mais son caractère s’était considérablement adouci depuis sa rencontre avec le terrible Saint Herbot. Ils eurent des jumeaux, Briag et Klervi, ordinaires donc sans histoires, MAIS gentils et joyeux. Que demander de plus ?



    Echu eo !



    • Le boléguéan est un lutin qui retrouve tout ce qu’on perd.

    • L’histoire de Gaïd est racontée dans la rubrique « contes et légendes » sur le site « Plumes au vent ». Le titre est « Légende de Saint Herbot et de la mare aux sangliers »

     

    Mona

     

    Fortuné - Mona, en annexe du jeu du prénom à la Cour de récré chez Jill


  • Commentaires

    1
    Josette
    Mercredi 1er Février à 21:44
    Grand merci pour cette légende Mona
    kenavo
      • Mona
        Mercredi 1er Février à 21:56

        Merci Josette. Un bonheur pour moi de replonger dans mon univers de légendes bretonnes après une très longue absence. Je suis ravie qu'il te plaise!

    2
    Mercredi 1er Février à 22:47

    Bonsoir Mona... il y a quelques années en arrière j'ignorais la signification du mot Ankou, la mort en breton... j'ai eu plaisir à lire ce conte et souhaite la bienvenue à Fortuné à la cour de récré, MERCI à toi, bises de m'dame JB ;-)

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 07:26
        Oh merci,maîtresse Bill Jill.L'Ankou apparait dans un album de Spirou ☺Tu sais,ce n'est que le valet de la mort.Il a eu la malchance d'être le dernier mort de l'année et doit ramener àSt Pierre le corps astral de tous les morts de l'année sur sa vieille charrette grinçante.Il apparait peu avant au futur décédé ppur su'il ait lee temps de mettre ses affaires en ordre.Le 31 décembre un autre le remplace☺
    3
    Mercredi 1er Février à 23:13

    Je retrouve ta belle plume qui sait raconter des légendes et des récits fantastiques. Un plaisir de te lire. 

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 07:16
        Merci,Marie Louve.seuls deux mots ici ne sont pas de moi.Bien "conformé" ne me serait jamais venu à lesprit pour parler d'un corps,par exemple..mais j'ai baigné enfant dans ce type de contes et ceci explique un peu mon plaisir d'y replonger...☺
    4
    eliane
    Jeudi 2 Février à 00:06

    bonsoir  Mona 

    je découvre ton histoire bretonne.....toute en douceur !

    elle m'a bien plu ! je ne connais pas du tout ce style ...bizzzz Eliane

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 11:09
        Ça me fait un immense plaisir, Eliane!Si je pouvais bondir de joie,je l'aurais fait!
    5
    Jeudi 2 Février à 07:48
    Séverine

    C'est une très jolie histoire.

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 11:17
        Merci,Séverine,ça me touche☺
    6
    Jeudi 2 Février à 09:31

    Vraiment superbe j'aime beaucoup les contes de bretagne et là je me suis régalée .

    Je me demande comment on peut joindre le boléguéan , j'en connais un qui aimerait bien son aide .

    Bonne journée 

    Bisous 

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 11:20
        Le Boléguéan a mauvais caractère ☺Moi aussi jaurais aimé son aide dans mon grenier trop plein mais il refuse.☺
    7
    Jeudi 2 Février à 10:02

    Un conte où l'amour prime, Mona, et où l'Ankou, pour un peu, paraîtrait sympa, d'ailleurs il l'est, envers le Boléguéan. L'Ankou dont tu t'es fait la spécialiste, tu nous fais tout connaître de lui sur Plumes au vent. Délicieuse histoire dans le fantastique cadre du Huelgoat, merci beaucoup, bisous !

    smile

      • Jeudi 2 Février à 10:24

        Plumes au vent est désormais dans les liens cités ici à gauche.

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 11:27
        Tu te souviens de notre rencontre avec le boléguéan de Juan Perez Escala au Yeunn Elez?Quelle soirée de contes et que de rires avec ce marrionnetiste sud américain plus breton que beaucoup!Nous étions 5 et j'avais organisé la soirée☺
      • Jeudi 2 Février à 12:58

        Mais oui, avec Stellamaris et cie ;) ! Super soirée, en effet.

    8
    Jeudi 2 Février à 11:24

    Une grande bouffée d'air breton ! On retrouve ici l'ambiance si particulière des contes bretons, et à Huelgoat de surcroit, un des plus beaux sites du Finistère ... Mersi braz dit, Mona !

      • Mona
        Jeudi 2 Février à 11:31
        Mann ebet , mignonig☺
    9
    Jeudi 2 Février à 14:14

    Bonjour

    Quelle belle histoire ponctuée des mots typiques de la Région de Fortuné

    Douce journée

    Frieda

      • Mona
        Vendredi 3 Février à 22:19
        Mersi bras,Frida!Que ta vie soit belle et douce comme la mousse de chez nous!
    10
    Jeudi 2 Février à 17:46
    LADY MARIANNE

    je découvre une belle légende-
    la maman qui rend l'âme c'est triste-
    bonne chandeleur- amitiés-

      • Mona
        Vendredi 3 Février à 22:21
        Beaucoup moins triste que sa dure vie,elle qui est si sûre d'avoir mérité son paradis!
    11
    Jeudi 2 Février à 19:01

    je suis souvent allée en centre Bretagne quand les enfants étaient petits,à la Toussaint, presque toujours un temps superbe, oui oui, sauf la semaine passée dans la campagne de Huelgoat mais de belles marches quand me^me....Chaos granitique,je me rappelle, et ne suis guère étonnée par ce conte,l'endroit prète à confondre réel et légendes....un plaisir d ete lire

      • Mona
        Vendredi 3 Février à 22:24
        Dommage pour la pluie qui fait glisser sur le granit et empêche de descendre dans le gouffre du diable!Merci de ta visite!
    12
    Vendredi 3 Février à 11:23

    un bien joli conte !! 

    fortuné malgré son physique disgracieux a eu une vie bien plus belle que beaucoup !

    finalement...

    Le physique et l'intellect ne prédisposant pas forcément au bonheur..

    Chacun se le créant.

    Bisous

    Cricket

      • Mona
        Vendredi 3 Février à 22:26
        Bisous aussi.Le bonheur ,on se le crée!Mon intiime conviction.
    13
    Vendredi 3 Février à 15:04
    renee

    Très jolie participation Lenaïg désolée suis un peu en retard....Bises

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :