•  Fée Dodue est restée seule dans l’appartement, elle attend, et finit par s’endormir. Elle n’a pas eu son compte de sommeil cette nuit. Avant que Lena ne sorte, elles ont choisi ensemble un prénom pour la Chef : Cassandra. Cela lui ira bien : Cassandre était celle qui prophétisait, et qu’on ne croyait pas ! En plus, c’est une façon de conjurer le sort : cette Cassandre-ci n’annonce pas le malheur … Avant de sombrer dans le sommeil, Dodue voit défiler ce que Néan lui a déjà montré.

    La marche d’un condamné à mort aux Etats-Unis soudainement interrompue car un nouveau témoin, rongé par des années de remords et de peur pour sa personne, est venu le disculper. Le condamné n’est pas un ange, mais le verdict sera changé : « homicide involontaire » … Le témoin, ne s’expliquant toujours pas d’où il tient son courage, sera protégé.

    Puis une vieille femme mal fagotée, les cheveux en broussaille, les yeux bouffis, en train de dévorer un sandwich et de boire du gros rouge à même la bouteille, protégée par la nuit. « Vieille femme » ? Non, quand on la regarde de près, elle n’a que la quarantaine à peine dépassée. Cette SDF sur son banc fut une avocate de renom, qui a un jour perdu pied. Elle se sent condamnée, elle aussi. Elle a commencé à boire avant de lâcher la profession, elle perdait tous ses procès, quand elle plaidait, ça se voyait et s’entendait qu’elle buvait. Mais alors qu’elle mastique son pain sous son réverbère, un déclic se produit. Chassé le ressassement de ses échecs, la douleur d’un amour perdu, une jeune fille lui crie « Merci ! » à la fin d’un procès célèbre, et le merci s’amplifie à l’infini _ Souvenir ! Un type, qu’elle a défendu aussi, après un casse, est en train de passer la tête à la porte d’une chambre, contemple un instant son fils endormi avant de rejoindre sa femme et se dit : « Où peut donc bien être Maître Duchemin, on n’entend plus parler d’elle. Elle a su trouver les mots justes pour me parler et pour plaider. C’est à elle que je dois de m’en être sorti. J’espère qu’elle continue» _ Vision ! Grande décharge d’adrénaline chez Maître Duchemin sur son banc. Jusque-là, elle a découragé, envoyé promener toutes les aides qui se présentaient. Demain, elle ira frapper à la porte de son frère, il l’a toujours laissé grand ouverte pour elle, c’est elle qui n’est jamais allée, par dégoût d’elle-même, par fierté.

    Dans une cave de HLM, une jeune fille a été entraînée par un groupe de caïds de la cité. Sandra a eu le tort de s’habiller comme elle veut. Tops très décolletés, jeans serrés, robes minis. Ils s’apprêtent à la violer et la force à boire de la bière, ils sont déjà bien imbibés. Ils sont en train de rigoler et la salissent par leurs mots. Sandra est horrifiée, ne crie plus et ne se débat plus, presque inconsciente de terreur et de dégoût. Tout d’un coup, c’est l’immobilité, le silence se fait. Sandra commence à respirer plus normalement et sent l’espoir gonfler en elle. Les jeunes mecs se sont tous assis et ont arrêté de boire. Ils se regardent et comprennent que le même film est en train de se dérouler dans leurs têtes simultanément. Sandra est dans sa chambre avec une amie, c’est samedi après-midi et elles se préparent pour leur sortie. Chaque garçon a l’impression de voir la scène par les yeux de cette amie. « - T’es vraiment canon, toi » dit l’amie, « moi, j’ai un gros cul, je ne peux pas mettre toutes ces tenues, je plais moins, j’suis un boudin ! » « - Mais, Coralie, moi je te trouve très jolie, tu as de beaux yeux, de beaux cheveux, mets en valeur tes atouts. Je vais te faire un brushing, je vais t’aider à te maquiller. » « - Tu connais plein de garçons, toi, dans ton lycée. T’as même eu un copain, même si ça n’a pas duré. Moi je n’en ai jamais eu et je n’ai jamais couché. » «  - Coralie, qu’est-ce que tu crois ? Moi, non plus ! Je viens d’avoir quinze ans, toi tu les as même pas ! Je fais semblant, c’est pour avoir l’air cool ! Avec Cedric, on n’a rien fait, enfin presque. Mais il était trop égoïste, fallait que je me coltine tous les matches à la télé, même quand on aurait pu aller danser ! » «  - Ah bon ! Mais je croyais que … Avec les autres filles du lycée, quand vous parlez des garçons, moi j’ai l’impression que vous faites collection ! » «  - Ecoute, t’es mon amie, je suis bien avec toi. Tout à l’heure en rentrant on fera nos devoirs ensemble. Alors, je ne vais pas garder le masque de la fille que je ne suis pas. Les autres meufs font ce qu’elles veulent, moi je te dis la vérité. D’accord, je suis coquette, j’aime bien provoquer. Sentir que je plais aux garçons, ça me provoque des frissons. Mais je n’ai aucune envie qu’ils me sautent dessus ! Tu sais, avant d’aller faire du shopping, on se cherchera des boucles d’oreilles, hein ?, on traversera la place où ils font du skate, j’espère que Farid y sera. Lui, j’aimerais bien qu’il me regarde. Au lycée, on ne s’est pas encore beaucoup parlé, mais je me sens attirée …

    Le premier film s’estompe, une nouvelle séquence apparaît aux garçons, qui se retrouvent cette fois dans la tête de Sandra. Celle-ci rentre chez elle, ce mardi soir, ça caille, elle est pressée, alors elle coupe par le terrain vague, tête baissée. On lui barre le passage, on la traite de tous les noms, on lui caresse le derrière, elle enlève une main de sa poitrine, mais on l’empoigne, on l’entraîne dans la cave. On la force à boire, en lui tirant les cheveux. FIN DE LA SEQUENCE. Les gars reviennent à eux, ils sont sonnés. Ils ont du mal à se remettre dans leurs personnages. Après s’être incarnés en Coralie, puis en Sandra, leur vision du monde a changé. Sur les filles en tous cas ; pour les trafics, le racket, les caisses de bière ça c’est pas gagné ! «  - Bon, excuse-nous, tu vois bien qu’on était bourrés ! » dit un grand malabar noir, qui a l’air d’être le chef. « Mais dis donc, ‘tit’ sœur, arrête de nous aguicher. Ça fait longtemps qu’on t’a repérée. On ne te demande pas de te couvrir de la tête aux pieds, mais là, t’en fais trop ! Si tu n’as pas compris, nous on te le dit ! T’as bien un gilet, mais, dessous, t’as les seins qui sortent presque et ton string qui dépasse du jean. » «  - T’as raison, Ibrahim. Ouais, tu veux jouer les filles trop libérées, nous on décode : « pute » ou « nympho » grommelle un autre, l’air penaud ; c’est Jason, les bras couverts de tatouages sur ses « biscottos » blancs. Ibrahim reprend les choses en main : « T’es une fille bien, il ne t’arrivera rien. T’inquiète, dans le quartier, on gardera un œil sur toi. Comme sur nos frangines. D’ailleurs va peut-être falloir qu’on révise un peu notre position, elles en ont marre de rester enfermées. » «  - Et un œil sur ta copine, la boulotte, celle qui est toujours avec toi, ajoute un troisième, bien enrobé lui-même, puis il tourne la tête, l’air gêné.

    Personne, ô chose étrange, n’a semblé se demander d’où venaient tous ces flashes et ces nouvelles idées. Cela s’est installé le plus naturellement du monde. Dodue sourit en y pensant et reçois cinq sur cinq un message exprès de Néan : « au-delà de la sympathie, Fée Dodue, notre secret dans ce que vous avez vu, c’est l’empathie, se mettre dans la tête des gens en face de vous. Vous en êtes capables, si vous le voulez, humains terriens, même si vous n’en êtes qu’au début. Nous ne faisons qu’utiliser votre potentiel caché ». Cette phrase que Néan a lancée, même Lena l’a captée, au dehors, dans sa tête, elle a hâte d’en savoir plus par Dodue, quand elle sera revenue.

     

    A suivre

     

    Lenaïg


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    Mon compagnon de cellule est grand et mince, tout en muscles. C’est un mineur, et les lignes noires de sa paume l’attestent : aucun savon, aucun détergent ne peut plus extirper la poussière minérale profondément incrustée. On l’a surpris en train de voler une patate dans la gamelle du chef d’équipe. Il m’a jeté laconiquement que ce n’était pas pour lui, mais pour son jeune frère qui mourait de faim : il était malade et, ne pouvant travailler, ne touchait donc pas de salaire, et celui de mon gaillard n’était même pas suffisant pour lui-même.


    J’en ai eu des frissons. Heureusement que je ne suis pas citoyen de ce pays soumis à une dictature impitoyable. Si le simple vol d’une patate vous amenait ici, qu’est-ce que vous dégustez pour un vol de bagnole ? Il fallait le voir pour le croire, ça dépasse toutes les rumeurs que nous avons entendues sur ce régime.

    Moi, je suis électromécanicien. Je gagne assez bien ma vie, chez nous.

    Evidemment, pour les fêtes de fin d’année, il me fallait du rab : dame ! en ce mois, on dépense facilement le double de ce que l’on gagne d’habitude. Il y a les nippes de madame et de mademoiselle, promises depuis des mois ; je sais bien que c’est pour parader à la messe de minuit, mais si ça leur fait plaisir… Je dois aussi m’acheter des pompes, car mes godasses fatiguées ne vont plus avec mon costume naphtaliné. La petite m’a taquiné comme chaque année en me priant de transmettre au Père Noël son pli ; elle y demandait un scooter… pour ne pas arriver fatiguée au lycée. Hum… Si j’ai de la chance, ce ne sera pas un gros problème, sinon, elle devra se contenter d’un VTT.


    J’ai donc profité des congés pour jeter mon filet dans le lac poissonneux que nous partageons avec notre voisin de sinistre réputation. Comme la frontière est assez floue, j’ai pris la précaution de rester en-deçà du milieu du lac. Ma première fournée n’a pas suffi, et j’ai dû retourner au charbon pour pouvoir acquérir le fameux scooter.


    J’ai été si absorbé que je ne me suis pas rendu compte que le temps s’était gâté. Une pluie diluvienne m’était tombé dessus, on n’y voyait plus à trois mètres. J’ai souqué un peu au hasard, quand le grondement du moteur d’une vedette a percé le vacarme de la pluie.


    Un espion, moi ? Non, mais… Je ne suis qu’un innocent pêcheur, et d’abord j’étais du bon côté de la frontière, je n’étais même pas au milieu du lac. Ces soudards n’ont rien voulu entendre ; barque confisqué, filet retenu, poisson saisi… et bibi en prison, sans autre forme de procès. Enfin, LE procès se fera après les fêtes, on ne va déranger aucun juge pour si peu. Non, aucun coup de téléphone pour un espion, ni avocat, cela va sans dire.


    ***


    J’ai fini par m’apercevoir qu’une dalle de notre cellule donnait un son différent des autres. La prison est une ancienne école transformée : elle était trop éloignée des bidonvilles pour les enfants malnutris. Au début, mon compagnon a fait le rabat-joie ; personne ne s’est encore évadé de cette prison, et puis, comment creuser sans instrument, puisque la fouille est systématique en entrant dans la cellule ?


    Hier, j’ai acquis la sympathie d’un détenu politique, un binoclard aussi frêle qu’un phasme, mais au verbe haut. Sa petite cellule (le cagibi de l’ex surveillant de l’ancienne école) est juste au-dessus de la mienne. Traité avec dédain par les gardes, et considéré comme inoffensif, cet intellectuel va pouvoir contribuer à mon projet.


    Mon compagnon a fini par être convaincu, quand le binoclard a éjecté un nœud du plafond et laissé tomber par le trou une manche de cuillère aiguisée, puis une barre de fer, ensuite une bougie et des allumettes, et enfin une torche-crayon que j’ai rattrapé à temps. Mon mineur connaît son affaire. Malgré quelques ongles cassés, nous avons pu desceller la dalle et commencer à sonder le sol avec la barre de fer ; je me suis fait des ampoules, mais en fouaillant, j’ai fait tomber la terre en-dessous : il y a une cavité. On s’acharne et nous découvrons un sous-sol. Heureusement, nous n’avons pas eu à déblayer de terre, les inspections ne se font pas souvent, mais sont imprévisibles. Nous remettons la dalle en place, les travaux se poursuivront cette nuit. On prépare les polochons qui vont abuser une quelconque inspection surprise, ne dépassant heureusement pas un regard par le guichet.

    Le sous-sol est une pièce condamnée, murée. Nous trouvons parmi les rebuts une pelle à charbon. Ça va faciliter le creusement du tunnel vers la liberté. Avec la barre de fer, on descelle les briques du sous-sol et mon mineur entame le forage de la terre pas trop dure. Je suis plus petit, mais j’abats autant que lui. Il est vrai que lui est sous-alimenté comme beaucoup de ses concitoyens.

    Le binoclard a décidé de nous accompagner ; il pense pouvoir être plus utile libre, même en exil. Il va arracher une planche du plafond et se laisser descendre dans notre cellule, cette nuit. Je lui ai donné une liste de bricoles comme en écrivant mes désidérata au Père Noël, au fond, je n’espérais pas grand’chose. Pourtant, ce diable d’homme s’est débrouillé pour rassembler tout ce que je voulais. Chapeau !


    Le régime est moyennement paranoïaque, comparativement à d’autres dictatures. Les dirigeants se fient à l’atmosphère de terreur pour tenir la population ; à preuve l’absence de toute tentative d’évasion jusqu’ici. En cette période proche des fêtes, les patrouilles de frontière se relâchent un peu, et même les chiens ont été rentrés. Néanmoins, le terrain de part et d’autre de la route menant au lac, est miné. Mais le binoclard nous rassure, il se fait fort de nous mener indemnes jusqu’au lac. Je suppose qu’il connaît les horaires des patrouilles, de sa fenêtre il a une bonne vue sur la route et le lac.


    Cette nuit, on se fait la belle. On retourne nos vêtements, car on va se salir dans le tunnel élaboré par mon mineur. On remet en place, tant bien que mal la planche du plafond, ce qui n’est pas évident d’en bas, mais on espère qu’il n’y aura pas de problème, surtout qu’il fait noir, sinon très sombre. On a aussi du mal à remettre la dalle ; pourvu que les polochons fassent illusion assez longtemps. Je suis claustrophobe, mais mon désir de liberté, ma peur des sévices et tortures que m’ont promis mes geôliers, et surtout mon désir de passer les fêtes auprès de ma famille, ont réussi à lever mon inhibition. Dans l’étroite galerie, je suis quand même baigné de sueur et je sens que mon pouls est trop rapide. On débouche à cinquante centimètres du mur. Il n’y a pas d’enceinte : les autorités sont trop arrogantes pour même penser à en construire.


    Tout en retournant mes vêtements après les avoir secoués, je demande au binoclard de nous mener au garage. Comme de bien entendu, il n’y a pas de garde ; je m’affaire sur les jeeps, j’ai à peine besoin de l’éclairage de la petite torche. Je sais que le temps file, mais je dois être méticuleux. Puis on file : on profite du passage d’un nuage pour courir courbés jusqu’au bosquet. Le mineur allait rejoindre la route, quand mon binoclard le retient : on va passer par la garrigue. Fichtre ! Mais ce type est ouf à lier ! Et les mines ?


    Le binoclard nous dit de nous accroupir et d’attendre. Bien, le temps passe vite et monsieur nous dit d’attendre. Alors attendons. Un croissant de lune éclaire vaguement le paysage. Une mangouste apparaît à gauche. Elle renifle par terre en zigzagant, puis s’immobilise, en arrêt. Elle a repéré quelque chose. Je regarde dans la direction. Une forme vague. Un serpent. La mangouste reprend son manège tout en se rapprochant de sa proie.


    Une patrouille passe sur la route d’un pas relativement nonchalant. On voit bien que le cœur n’y est pas et que les pensées sont tendues vers les fêtes proches. Le binoclard nous fait signe de le suivre, dos courbé. Ce petit cachottier a une mémoire d’éléphant et avoue être un amoureux de la nature qu’il adore observer. Nous suivons les traces de la mangouste qui sait déjouer les pièges mortels ; je suis tout de même sidéré et tout à la fois plongé dans une peur angoissée, par son agilité, harcelant le serpent tout en évitant les mines.


    On arrive sauf, mais trempés de sueur – du moins le mineur et moi – à l’étroite plage. On doit faire vite, la patrouille va repasser. Le mineur s’engage rapidement mais silencieusement sur le ponton du débarcadère, la barre de fer à la main, et s’approche en rampant de la vedette. Le vent nous apporte l’écho d’une animation joyeuse. Les soudards se donnent du bon temps entre deux patrouilles. Le mineur se redresse et bondit sur les trois hommes en brandissant sa barre. Le binoclard et moi ne distinguons pas bien ce qui se passe, mais un coup de feu assourdi éclate. Nous restons figés de terreur de longues secondes. Mais rien ne bouge sur la vedette. Nous nous enhardissons et courons vers l’embarcation. Nous distinguons quatre corps. Le mineur n’a pas eu de chance : il a chopé une balle à bout touchant, ce qui a assourdi la détonation. Je le respectais et l’estimais beaucoup, et la tristesse me paralyse ; si j’étais une gonzesse, j’aurais pleuré comme une madeleine.


    Le binoclard me secoue doucement, il faut respecter le plan que j’ai moi-même élaboré. Une lueur s’élève du côté de la prison. Les jeeps que j’ai sabotées ont pris feu et l’explosion des réservoirs ne tarde pas. Je dis à mon compagnon de sauter et de monter dans ma barque. Je finis mon bricolage sur la vedette et je rejoins le binoclard. La patrouille ne va pas tarder à rappliquer. Le moteur vrombit alors, et la vedette, libérée de son amarre, file sur l’eau, parallèlement à la plage. Nous commençons à souquer.


    La patrouille n’a pas été leurrée par la vedette. Les rafales nous poursuivent. On fait une mauvaise cible, mais des balles nous atteignent. La barque commence à faire eau. Un projectile a éraflé la tête du binoclard qui s’abat, ensanglanté et étourdi. Mon ange gardien m’a préservé, et je m’acharne à atteindre au moins le milieu du lac. En face, une vedette s’est approchée, mais s’arrête bientôt, ne voulant pas franchir la frontière imaginaire.


    La barque va sombrer. Je ne sais pas si le binoclard – qui a perdu ses bésicles - sait nager. Je nous déshabille et essaie de le ranimer avec des claques. Ouf ! Il sait nager, peut-être pas bien, mais il ne va pas couler. Quand même, après une centaine de mètres, je dois l’aider. Je n’ai pas le droit de traiter les types de la vedette de salauds, ils ne peuvent se permettre un incident de frontière.

    Le binoclard a demandé à passer Noël avec nous, avant de poser sa demande d’asile politique. Il n’a plus de famille, ses parents ont été exécutés comme dissidents, et sa sœur est morte d’anorexie dans une autre prison.

    - Je suis désolé ma puce, j’ai égaré ta lettre au Père Noël.

    - M’en fiche, te revoir vivant est un cadeau de loin meilleur qu’un scooter, papa.

    - Tu sais que j’ai vraiment eu chaud. Mais ne t’en fais pas, tu auras au moins un VTT.


    Auteur : Rahar.

     

    Illustration :

    Le Père Noël en prison

    www.cartoonstock.com


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  • 101 RUE DE LA MAZURKA - Chapitre N° 6

    Roman jeu multiplume par courriels.

    Pour des raisons pratiques, @ est remplacée par : chez.

    ***


    Un immeuble, sis au 101 Rue de la Mazurka.
    Une ville imaginaire : Santa Patata.
    Un pays inventé : Miroboland, frontière commune et nombreux liens avec la France.
    ***

     

    Les 11 et 12 août 2009

    ***

     

    Au rez de chaussée, chez notre expert-comptable Paolo Tequila

    Auteur : Di.

     

    De : dgidgilabalafre

     

    chezjt.com
    À : Paolo
    chezca.com
    Date : 11 août à 16h00
    Sujet : Re : Urgent

    Tou mé connais Paolo, les amis pour moé c’est sacré. Césario l’enfouaré est maintenant résident d’oune île déserte près d’oune ria où pullulent des crocodiles affamés. Là-bas, près de la grande mare dou Pacifico. Il faisait partie de la N’drangheta de la Calabra spécialisée dans les rackets, des enlèvements, la droga et le blanchiment d’argent. C’était un lointain cousin de petites crapules sans envergure, dont la mise à mort était signée. Je ne souis pas oune assassine moé, Mamma Mia. Je le jure, je n’ai jamais tué personne de mes mains. Grâce à moé, Cézario l’enfouaré vit en toute liberté sur son île.

    Ma prudenza Paolo, prudenza. Observe les voisins porque si l’enfouaré cherchait quelque chose chez toé, c’est qu’il se trame une histoire louche dans ta rue. Eh Paolo, j’ai su que Lolita Delrosio, la starlette qui monte en flèche dans les milieux cinématographiques habite non loin de ton appart. On la dit aussi belle que Lollobrigida et sculptée comme Sophia Loren. Wow. Jette un coup d’œil sur elle pour moé, mon ami. Ma jé pense qu’elle doit déjà avoir mis la main sur oun homme riche. Tou sais comme j’aime les signoras ! Dis moé si ça vaut la peine qué jé mé déplace pour la rencontrer.

    Fais moi signe si tou as besoin de mon aide. Jé t’embrasse sur les deux joues.

     

    De : Paolotequila

     

    chezca.com

    À : dgidgilabalafre

     

    chezjt.com
    Date : 11 août à 16h30
    Sujet : Re Re : Urgent

    C’est une bonne chose de faite. Merci Dgi Dgi. Je n’ai pas encore vu Lolita Delrosio mais je garde l’œil ouvert.


    Je compte sur toi.


    Je t’embrasse mon ami

    Paolo

     

    De : gwendalina

     

    chezhotmail.rt
    À : paolotekila
    chezca.com
    Date : 12 août 2009 à 9h00
    Objet : Rupture


    Tu es parti sans me laisser d’adresse, depuis trois mois, sans même me laisser une note. Serais-tu encore à te fourvoyer dans une affaire louche? Tu m’avais promis de changer, de devenir un honnête citoyen. Moi la fille de la rue que tu as ramassée entre deux poubelles à Napoli, il y a dix ans, tu m’as tirée du pétrin, oui, mais avant de te connaître, j’ai tiré des leçons de la rue.


    Je t’aimais Paolo, au début j’étais reconnaissante envers toi, tu m’as sauvée de la misère. Les dernières années avec toi, tu m’énervais Paolo, avec toi c’était toujours «Dis bonjour, dis bonsoir, remercie, excuse toi, fais ceci, ne fais pas ça, donne un bec, sois gentille, tu me déranges». Je m’étais habituée à écouter tes conseils sans m’énerver, acquiescer aux idées sans brocher, attendre que tu me dises quoi faire et le faire en souriant, laisser les choses aller à ta volonté. Me taire, me tasser sur demande, m’effacer quand il faut. Je voulais des bambinos dans la maison, tu me disais d’attendre et moi, j’attendais, mais ce n’était jamais le bon temps.


    Non Paolo, non, c’est fini tout ça. Je ne suis plus une gamine de 20 ans, je suis devenue peu à peu une imbécile intelligente. Je pars avec ton meilleur ami Franco. N’essaie pas de me retrouver, c’est fini toi et moi.

    Oh Paolo, te amo.
    Gwendalina

    ***

     

    Oups ! Juste capturé le 23 août par notre hackeur anonyme très doué :

    échange de courriels des 27 et 28 juin

     

    Au deuxième étage, Tudgual Kerloch

    Auteur : Lenaïg

     

    De : Bérengère (berengere.labornez

     

    chezpamplemousse.fr)
    Date : 27/06/09 07:50:05
    A : Tugdual Kerloch (t.kerloch
    chezhotdog.com)
    Objet : Tr Un p’tit bonjour !


    Ah, enfin des nouvelles ... Je suis allée voir Maman hier aprèm, après avoir
    reçu ton message. Elle venait de cueillir sa lavande et elle était en train d’égrainer les fleurs pour emplir ses petits sacs de tissu. Tu auras droit, bien sûr, à plusieurs de ces charmants petits cadeaux parfumés pour tes placards !
    Je sais que ça t’attendrit, ce genre de détails !
    Maman est contente -moi aussi- que ta mission actuelle te donne l’occasion de t’installer dans ta nouvelle tanière, même si ton service est nocturne.
    Maman se demande si tu laisses un peu de boulot à ta femme de ménage, toi qui as toujours montré une rigueur militaire, à faire ton lit tout seul et à repasser tes chemises !
    Eh, dis ! si ta nouvelle voisine te plaît, arrange-toi donc pour lui faire la conversation ...

    Si tu as reçu d’elle un sourire éblouissant, tu n’as aucune raison d’hésiter !

    Au fond, si cette femme a ton âge, ou presque, ce serait un gage de bonne entente et de longévité de couple ! Vous vieilliriez ensemble dans la sérénité !
    A moins que tu ne préfères tes aventures sans lendemain avec tes collègues féminines, aussi endurcies que toi, mais j’arrête, sinon tu vas râler !

    Bisous, Bérengère

     

    De : Tugdual Kerloch (t.kerlochchezhotdog.com)
    Date : 27/06/09 14:30:22
    A : Bérengère (berengere.labornezchezpamplemousse.fr)
    Objet : Ma voisine et ma femme de ménage
    Salut Bérangère,
    Cette chère Maman et ses p’tits sacs de lavande. Bien sûr que j’en veux !
    Pour Mme Taratatapian, ma femme de ménage, aucun souci. Ah non, je ne lui donne pas mon lit à faire tous les jours, sauf quand il faut changer les draps, auquel cas elle trouve ceux-ci pliés, prêts à laver et là elle choisit ceux qu’elle veut pour me refaire ma couche !
    Le repassage, oui elle le fait, sauf mes chemises, effectivement.
    Mais elle a toute ma confiance pour me faire poser les tringles à rideaux, choisir les rideaux eux-mêmes et les tentures, je lui ai demandé de me sélectionner des meubles sur catalogues ou de m’indiquer le résultat de ses visites chez les marchands.
    Elle est très fière de ces tâches et moi je gagne du temps.
    Là où elle n’entre pas, c’est mon bureau. De toute façon, les dossiers sont sous clés et mon ordinateur ne lui est pas accessible sans le code, secret professionnel oblige !
    Au fait, ce matin, après être rentré, dans ma salle de bain, quand tout était calme et que je n’avais pas allumé la radio, j’ai été littéralement charmé par ma voisine -Charlotte de son prénom-, qui chantait joyeusement des airs d’opéra, dans la sienne, de salle de bains ... Puis a retenti un énorme plouf ! suivi
    d’un tonitruant : “Gaspard, tu exagères !” ... Je n’ai pas eu le temps d’être déçu parce qu’elle a continué, toujours en colère : “vilain chien !”
    J’espère qu’elle ne m’a pas entendu rire !
    Je vais devoir te laisser car j’ai mon rapport quotidien à fournir et quelques corvées administratives.
    Ensuite je vais retrouver mon client, qui n’avait pas envie de dormir la nuit dernière et à qui j’ai servi de confident. En principe il ne devrait pas craindre pour sa vie,
    mais il est protégé en permanence, ce n’est pas pour rien. (des événements auxquels il a assisté loin d’ici). Efface ce message dès lecture, Bérengère, j’en fais autant dès réception, on ne sait jamais.
    Tout va bien pour moi, ne t’inquiète pas et dorlotez-vous, toi et le petit.
    Bises
    Tugdual

    ***


    Au troisième étage, notre Charlotte.

    Auteur : Marie-Louve

     

    De : Charlotte (Des3maison

     

    chezhotmail.fr)

    Envoyé : 28 juin 2009 17:08:14
    À : Lumina40

     

    chezhotmail.com

    Help ! Lumimi, j’en peux plus ! Je l’ai revu dans le hall de l’immeuble le beau mec dessous mon appartement. J’ai surtout vu la vlimeuse de gardienne de l’immeuble lui rouler des hanches, son balai à la main et son fichu à pois enserrant son épaisse chevelure de Gitane. Elle lui lançait des sourires enjôleurs à la face en relevant sa jupe faisant mine de se chercher un fil qui ne dépassait de nulle part. Je ne sais plus quoi faire ? Elle va me le voler. Je suis certaine.
    Tout va mal. Même Gaspard me fait des misères. Hier, je tentais de me détendre un peu dans mon bain de mousse et sans crier gare, il a sauté dans le bain en éclaboussant partout l’eau de la baignoire. J’ai mis une heure à tout nettoyer. Le voyou ! Mais ses beaux grands yeux tristes me font tomber. Pour se faire pardonner, il devient si câlin le chenapan que je finis par me sentir coupable et je lui offre toujours une tranche de fromage suisse.
    Mon patron, Paolo Tequila, l’ami de tonton, comme tu le sais déjà, devient parfois insupportable en me fixant des yeux noirs qui me font frissonner de peur. Inutile de m’ajouter que je suis froussarde ! Pour ça que Gaspard me sert de protecteur. Je sais. Il donne la patte à tous, même à Tequila qu’il poursuit comme chien renifleur de drogues.

    Moi j’ai le sentiment. Ça compte vrai pour moi. Mon nouveau voisin, c’est mon- celui-que- je- cherchais.

     

    Tequila me donne de plus en plus des dossiers secrets à transcrire sur des cahiers noirs qu’il garde dans un coffre-fort derrière son immense portrait de famille accroché au mur de son aire de travail dans son local sans fenêtre. Hier matin, il s’est enfermé à double tour avec un nouveau client. Client ? On aurait dit un malotru maléfique. J’ai baissé mes yeux sur le fermoir de ma Gucci à mes pieds sous mon bureau. Heureusement, la paye généreuse me garde le moral. Faire du café pour moi ou en faire pour dix c’est pareil. Rien pour appeler sa mère. Surtout pas la mienne ! Je divague.

    Je veux te parler de mon amour qui ne sait pas.

    J’ai essayé ton idée sur le plancher de ma chambre. Trois heures, l’oreille au plancher et pas un son. Juste le tic tac d’une horloge Coucou, je crois. Parfois des bruits comme des ouvertures de sessions sur un ordinateur. Lumimi, que faire ? La Lolita à elle seule produit un défilé de mode dans les escaliers ou l’ascenseur de l’immeuble. Comment pourra-t’il me distinguer mes yeux de velours sur lui ? Je le sais, c’est lui ! Je l’ai reconnu dans ma tête rêvée. Juré ! Je ferai mine de ne pas le voir pour l’attirer à moi.

    Ce soir, tonton sera à l’Opéra. On y rejoue « Le fantôme de ??? ». Ça fait au moins trois fois qu’il y retourne depuis deux semaines. Faut dire qu’avec sa santé fragile, il lui reste au moins ce plaisir. Mais enfin, une soirée à moi. J’attacherai Gaspard qui fait des fugues depuis qu’il a appris à ouvrir le porte patio coulissant sur ses rails. Il la pousse avec son gros museau chocolat fondant. Il ne me la refera pas ce soir. J’ai autre chose à faire que de le courir dans tous les parcs du quartier pour finir par le dénicher auprès d’une Zézette Yorkshire grosse comme un pou, mais folle braque avec un petit ruban rose bouclé sur sa tête. Elle vagabonde. Il y a des maîtres de chiens qui n’ont guère de bon jugement quant à leur responsabilité envers leur fidèle compagnon de la gente canine.

    Mon Gaspard, je l’ai à l’œil, ce soir au bout de sa laisse attachée à la patte de la table de marbre massif. Moi, je fais les boutiques. Les grands moyens. Pas question que la gardienne de l’immeuble me siffle sous les yeux l’homme de ma vie qui dort dessous ma chambre quand je l’espère dans la mienne.

    À partir de demain, je traverserai les corridors de l’immeuble vêtue de jolis corsages aux couleurs vives et des jupes affichant mes longues jambes juchées sur des talons aiguilles qui piqueront sa curiosité de moi. Si tu as d’autres conseils, dis-les-moi. Juste à y penser, mon cœur tressaille comme une âme affolée. Je le veux, c’est lui. Mon amour pas trouvé.

    Penses-tu que je devrais faire mine d’un malaise la prochaine fois que je le croiserai ? Genre, presque m’évanouir près de ses bras ? Réponds-moi vite. Je rentrerai tard, mais je viendrai lire avant d’aller dormir. Si tu savais, mon cœur chante et je chante l’amour à tue-tête dans ma douche. Je deviens folle ! J’ai peur de le perdre avant de l’avoir gagné. Il est beauuuuuuuuuuu ! Je me souviens, ma mère a toute la collection des posters de Simon Templar, le Saint au cinéma. Ses yeux, si tu avais vu ce regard, deux saphirs étincelants. Il est pareil ! Mince ! Si elle le voyait ! Omondieu NON ! Elle serait bien capable de lui faire des avances ! Ne crains pas, je la garderai à distance. Mais avant, il me faut me le rapprocher. Dieu priez pour moi toute seule ! Oubliez les autres.


    Connais-tu une bonne cartomancienne ? Il faut que je sache mon avenir au plus vite. Là, je pars vider les boutiques à corsages et à support pigeonnant pour soulever mes appâts qui ne risquent pas de disparaître. J’espère qu’il n’est pas myope ! Ma déveine ! Non ! pas cette fois. Je le sens.

    Bisous ma Lulu à moi.

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    Pour la réhabilitation de Bécassine.

    J'aime bien Bécassine et je vais trouver le courage de la défendre !

    A sa façon, Chantal Goya a déjà œuvré en ce sens.

    Puis moult djeuns ont dansé sur "Bécassaïne c'est ma copaïne" !


    Bécassine a été dessinée … sans bouche !

    J'ignore quelles étaient les intentions de ses auteurs mais je vois là un symbole superbe.

    Sous la IIIe République, la langue bretonne était purement et simplement interdite.

    Il était interdit de … "parler breton et de cracher par terre".


    Cracher par terre, je comprends, c'est peu hygiénique. Cela me fait penser aux vieux loups de mer en train de chiquer leur tabac et de se racler la gorge dans un bruit de cataracte en expulsant leurs déchets !

    Soit dit en passant, chiquer était peut-être moins nocif que fumer ; ceci n'engage que moi.


    En tout cas, Bécassine ne chique pas et fume encore moins.

    Que sa bouche ne soit pas dessinée ne l'empêche pas de parler, mais … en français. A mon avis, elle pense en breton ; ceci explique cela.

    Tout interdit qu'il était, le breton a réussi à s'infiltrer dans la langue française. Le nom "bijou", par exemple ! Et le verbe rigolo "baragouiner" ! Celui-ci a été apporté par les jeunes conscrits bretons qui désignaient le pain par le nom "bara" et le vin par "gwin". Ah, on se moquait d'eux, on disait qu'ils "baragouinaient", mais … le mot est resté, il est entré dans le dictionnaire.


    Pour en revenir à Bécassine, ce n'est pas m'importe qui ! Elle est venue comme petite bonne chez la Marquise de Grand Air au Faubourg St Germain mais, au pays, son oncle Corentin est un notable : c'est le maire de son village.

    Bécassine lit tout haut son courrier à sa patronne, celle-ci prétextant une mauvaise vue.


    Bécassine écrit très bien aussi et sans fautes. Elle poste des lettres à sa mère et rédige son journal.

    Encore plus fort : Bécassine sait conduire ! Un des albums (que je n'ai pas) s'intitule : "L'automobile de Bécassine". Bécassine gagne une auto dans un concours et apprend à conduire. Il n'y avait pas beaucoup de femmes entre 1920 et 1930 qui pouvaient en faire autant !


    D'accord, petite Bécassine, tu n'es pas sexy mais que tu es mignonne en poupée de chiffon !

    Le temps t'a figée en jeune fille qui ne pense pas encore aux garçons, mais cela a du bon !


    Tu es fleur bleue dans ta tête,

    Mais agis comme un garçon.

    Tu explores, tu enquêtes,

    En cela tu as raison !

    29 mars 2008

     


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    Minouche ouvrit un œil sur le soleil levant et étira sa grosse patte blanche en ramenant sur son ventre chaud son ourson encore endormi dans le froid du Pôle Nord. Bercée de silence, elle fera la grâce matinée. Puis son cœur bondit follement jusqu’à ses oreilles quand un hurlement terrible, un ordre foudroyant fendit l’air polaire.


    « Trouvez-moi ce fripon! » Des lutins  et des rennes couraient dans tous les sens. Derrière eux, le Père Noël en colère rouge de la tête aux pieds, en chaussons allait  au pas de course agitant les bras et criant à tue-tête :

    « Cash’n Glow! Infâme misérable. Qu’as-tu fait? Mécréant. Comment as-tu osé? ». Une tempête de mots à tout vent siffla en écho.

    Saisie de frayeur, l’ourse prit son bébé à son cou et ses pattes aussi pour regagner à la vitesse de l’éclair son antre dissimulé sous une montagne taillée dans les glaces étincelantes de ce royaume. Vite elle fila comme une balle de neige projetée droit devant jusqu’au fond de sa demeure sans prendre garde. Reprenant sou souffle et se croyant à l’abri, elle leva les yeux pour apercevoir, telle une chauve-souris agrippée à une paroi, un lutin blanc et tremblant de tous ses membres. L’heure n’était pas aux civilités d’usage . Un intrus dans sa maison, Minouche n’était pas de bon poil. D’une vigoureuse patte, elle décrocha de la paroi l’effronté et, d’un geste vif, l’expulsa manu militari.

     

    Sous le choc de cette chute brutale, d’atroces douleurs parcouraient tout le corps de Cash’n Glow qui hurla sa souffrance. Pire, ses minuscules jambes devenues d’énormes boudins ne voulaient plus se relever pour lui permettre de s’enfuir. C’est alors que, alertés par ces bruits, le Père Noël, les lutins et les rennes arrivèrent à ses côtés.

    « Te voilà misérable fripon! », s’écria le Père Noël avant d’ordonner qu’on ramène à l’infirmerie ce Cash’n Glow bien menotté à une civière.

    Minouche, tapie dans son antre, ne pointa pas le museau dehors avant que le silence ne vienne la rassurer.

     

    Après avoir reçu les meilleurs soins des éminents spécialistes de l’infirmerie du Pôle Nord, Cash’n Glow le lutin comptable ce gardien de la fortune de Père Noël refusa d’expliquer au Père Noël comment tout l’argent avait disparu. Au contraire, il joua mille comédies en faisant mine de dormir ou d’être amnésique. Il alla jusqu’à simuler le coma. Pressé par le temps et à bout de patience, Le Père Noël opta pour l’ultime manière forte. Faire appel au plus haut tribunal des HOHOHO POLAR  présidé par son plus fidèle ami,  le celebret lutin Pince Sanrir à qui rien n’échappe. Il empoigna son cellulaire et composa rapidement la correspondance téléphonique. Il raconta tout de A à Z. L’usine à jouets en faillite, plus un seul petit sous dans ses comptes en banque,  plus un seul placement valable, aucune trace de ses millions d’actions en bourse. Hydro Nord a coupé tous les services d’électricité à l’usine, des fournisseurs de matériaux de fabrication de jouets refusent d’alimenter ses besoins pour cause de dettes en souffrance depuis plus de six mois. Une catastrophe indescriptible. La disparition de Cash’n Glow depuis plus d’une semaine, la découverte suite à des fouilles du bureau de travail de ce dernier de plusieurs tonnes de factures impayées  cachées dans des cartons au fond des armoires du grand argentier. En résumé, un cauchemar de désespoir. Sans usine à jouets, il n’y aura pas de nuit de Noël cette année pour tous les enfants du monde. Ou est passé tout l’argent du Père Noël? Une telle fortune ne pouvait avoir fondue comme neige au soleil. Quel délit ce comptable véreux avait-il commis pour en arriver là? Voilà tous les faits accablants de la tragédie survenue au royaume du Pôle Nord. Horrifié par la situation, Pince Sanrir promit au Père Noël de tout mettre en œuvre pour lui venir en aide et le sortir de cette fâcheuse histoire. Il allait sur le champ mettre aux arrêts le lutin Cash’n Glow et le soumettre à un interrogatoire dans lequel il ne pourra que délier sa langue devant le chat. Apres avoir encouragé le Père Noël, il jura de le rappeler avant l’heure du souper et lui recommanda d’aller se reposer à la maison afin de retrouver son calme.

     

    Les yeux rougis par des nuits sans sommeil, le Père Noël,  abasourdi par les événements de la dernière semaine, marcha dans l’air froid pour revenir chez lui.  Il pleurait. Comment ferait-t-il pour expliquer aux enfants qu’ils n’auront pas de cadeau sous le sapin de Noël. Qu’il n’y aurait pas de Noël cette année. Il était inconsolable.

     

    A son arrivée à la maison, Mère Noël eut beau lui faire des massages aux huiles essentielles, rien à faire. Il restait prostré dans un état indescriptible. Déprimé, le corps traversé par de larges frissons glacés, il s’enroula dans une couverture de mohair en songeant qu’il s’était fait manger la laine sur le dos par son misérable comptable. Des crampes et de violentes nausées le firent courir jusqu’à la toilette.

     

    Gagnée par l’inquiétude, Mère Noël appela la secrétaire du médecin pour obtenir une visite urgente. Malgré toute son insistance, elle obtint un rendez-vous possible dans six mois. Indignée, elle raccrocha déclinant l’offre. « Si c’est comme ca, je vais soigner moi-même le Père Noël! ». Elle sortit son grimoire de santé globale  et chercha l’index pour trouver le chapitre traitant sur les frissons, la honte et la nausée. Apres une heure de travail, elle avait concocté une potion à base de lichen et de poudre de bois de renne légèrement citronnée qu’elle fit avaler chaude au Père Noël.  Ce qui sembla lui faire du bien.

     

    Quand le vieux coucou ponctua son dernier cou de seize heures, le téléphone résonna en faisant sursauter le Père Noël qui s’était assoupi après avoir bu le remède de Mère Noël. Encore sous l’effet apaisant du médicament improvisé, il porta son cellulaire à l’oreille.

    « C’est toi Père Noël, Bien le bonjour! Assis-toi mon vieux. Tu n’en croiras pas ta barbe ou elle te fera rire. Cash’n Glow a tout déballé. Tu n’avais pas observé des comportements étranges chez lui ces derniers mois? Des absences fréquentes à son travail? Et le fait le plus révélateur de tous,  la réserve de poudre à bonbon de ton royaume était à sec depuis plus de douze mois. Incroyable non! Plus aucune trace de poudre à bonbon au pays du Père Noël. C’est que ton argentier avait une grande passion secrète, un goût démesuré pour la poudre à bonbon très dommageable pour sa santé. Il a développé une forte dépendance au point de lui faire perdre le nord, la tête et les dents. Des analyses sanguines nous ont révélé que le taux de poudre à bonbon dans ses veines atteignait la limite de la zone mortelle pour un lutin. Nous l’avons mis immédiatement en en cure fermée de désintoxication avec thérapie adaptée. La bonne nouvelle, mon cher ami, c’est que suite à la saisie des livres comptables effectuée au bureau de Cash’n Glow, nous avons découvert où celui-ci avait caché ton argent. Tout est dans des banques secrètes du Pôle Sud qui subventionnent des usines de blanchiment de poudre à bonbon. Va sans dire, pas honnête du tout. On m’a dit que là-bas ils ont de graves problèmes liés aux gangs de rue, des lutins appartenant à différentes factions du crime organisé pour le contrôle de ces usines. Ceci dit, Cash’n Glow détournait les fonds parce qu’il craignait manquer d’argent afin d’importer toute la poudre à bonbon dont il avait toujours envie.  Nous avons donc, avec la coopération de ce malheureux lutin, rétabli avec les banques impliquées tout votre crédit disponible sans trop de dommages fort heureusement. Par principe, nous avons déposé une plainte formelle accompagnée d’une mise en demeure exigeant réparation de tous les torts causés à ta cause. Le tout expédié par courrier prioritaire à l’Ordre du Regroupement Économique  Pôle Nord Sud. Cependant, nos espoirs sont minces puisque Lemen Teur préside cet ordre, notre requête risque peu d’être traitée avec équité devant ce tribunal. Tous savent que Lemen Teur est le principal actionnaire des usines de poudre à bonbon du Pôle Sud. L’affaire est terminée pour nous. Il ne reste qu’à payer tous les créanciers de ton usine à jouets avant de la remettre en marche. C’est une affaire de quelques heures par internet. Pour t’aider, je t’envoie notre as de l’informatique, Clic Désouri. Il est déjà en route pour mettre à l’ordre toutes tes affaires financières. ». 

    De grosses larmes roulaient sur les joues du Père Noël. Son ventre rouge secoué par tant d’émotions vibrait comme une scie sauteuse qui ouvre enfin l’espace pour libérer la tension. Là, il retrouva son souffle et ses mots pour dire à son loyal ami d’enfance : « Tout l’amour des enfants du monde contient l’immense reconnaissance que j’ai pour toi. Mer…ci. ».

     

    Puis, un torrent de sanglots dévala  dans sa gorge, suivi d’une danse du rire avec Mère Noël. C’est ainsi que tout rentra dans l’ordre au royaume du Père Noël. Cash’n Glow demeura dans une clinique pendant toute une année. Il y reçut de l’aide médicale  et psychologique pour retrouver son équilibre. On répara aussi ses dents…

     

    Cette année-là donna le plus beau Noël du monde à tous les hommes de la Terre et à leurs enfants. Surtout à Minouche qui sans comprendre, trouva au matin de Noël devant l’entrée de son antre trois énormes boîtes de filets de poisson, frais tombées du ciel.


    Marie Louve  

     

     

    Illustration :

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