• PUB À GOGO - RAHAR - 2ème partie et fin

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    « Facilitez votre vie avec le robot Aspirtou, l’automate aspirateur électronique dernier cri. Que vous dansiez la java ou gigotiez le rap, Aspirtou saura vous éviter tout en nettoyant votre parquet. »


    Le slogan tonitrué par le haut-parleur d’un camion me réveille désagréablement en sursaut. On n’a pas idée d’importuner les gens à cette heure matinale. Vanessa n’a pas bougé. Heureuse femme ; il est vrai que la cinquantaine l’a rendu un peu dure d’oreille. Je me lève en maugréant. D’habitude, c’est le cœur joyeux que je vais préparer le p’tit déj.


    Je regarde distraitement le bloc calendrier. On est le 20 janvier. Quoi ? M’enfin, nous sommes le 22 ! Vanessa a dû oublier d’arracher les dates périmées. Puis un éclair traverse mon esprit encore embrumé. Ma mémoire me revient par bribes et je sens une onde glacée me parcourir le dos. Je me précipite à l’atelier, laissant sur le feu — ô hérésie — les œufs mollets. Le doux ronronnement de mon moteur révolutionnaire m’accueille sur le seuil. Je m’approche le cœur battant ; le magnécéram catalytique est bien en place. Donc hier je n’ai pas rêvé.


    — Jimmy, qu’est-ce qui t’a pris de laisser cramer le p’tit déj ?

    — Pardon Vanessa, mais j’ai dû vérifier d’urgence un truc ici.

    — Je te rappelle que tu as une pièce à acheter, au cas où tu aurais un trou de mémoire.

    — C’est bien aujourd’hui que tu as une réunion ?

    — James ! [Houlà ! Quand elle utilise mon prénom, c’est grave] Je finirais par croire que tu deviens gâteux… à moins que tu ne m’écoutes plus, et ça m’inquiète.

    — Non, non, je suis mal réveillé, c’est tout.

    — Alors quitte ton antre et viens vite manger. Je peux te déposer à ton magasin, c’est sur mon chemin… et puis dépêche-toi de t’habiller, je dois présider la réunion et il faut que j’arrive la première.


     

     

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    Le panneau publicitaire géant en face de chez nous affiche un robot Aspirtou tout rond, avec en fond un couple qui danse le twist. Pour un peu, j’éclaterais de rire. Vanessa me laisse devant le magasin de pièces. Sapristi, qu’est-ce que je fais ici ? Je sais bien que j’ai acheté le bidule avant-hier. Enfin, puisque je suis là, je vais quand même vérifier.


    — Bonjour. Auriez-vous un magnécéram catalytique par hasard ?

    — Eh bien oui, vous avez de la chance, je crois bien que j’en ai un, attendez je vais voir derrière.

    Je pianote tranquillement sur le comptoir, tandis que le type va à l’arrière-boutique.

    — Je n’y comprends rien, m’sieur. Il n’y en a pas. Pourtant j’aurais juré que j’en avais un.

    — Tant pis, merci quand même.


    Je ne prends pas la peine d’acheter une feuille de chou. Je me contente de vérifier la date, puis les gros titres. Donc si je ne suis pas fou ni visionnaire, c’est sûrement le Gouvernement qui effectue des expériences sur la trame temporelle. Si je vois juste, c’est vers dix sept heures que le phénomène se produit. C’est à cette heure que j’ai perdu tout souvenir.


    Mais comment est-ce que je me retrouve dans le lit, à six heures et demie ? J’erre dans la petite cité. Tout le monde semble agir normalement. Par acquis de conscience, je demande à certains la date du jour. Toutes les réponses — à part les insultes ou les moqueries — confirment bien qu’on est le 20 janvier. Comble d’ironie, ma montre digitale affiche aussi cette date.


    Je veux en avoir le cœur net. L’appareil qui détraque le temps doit se trouver au centre de la ville pour couvrir toute la cité ; il est sûrement télécommandé, car ses manipulateurs doivent se soustraire à ses effets. À mon avis, c’est certainement une sorte d’onde électromagnétique spécialement modulée et forcément d’une très grande intensité.


    C’est la mairie qui est providentiellement au centre géographique de la ville. L’appareil doit donc s’y trouver. Le bâtiment est imposant, c’est un ancien manoir. On dit qu’il est hanté, mais je ne vais pas y rester la nuit. Il y a du monde. J’ai toujours dit que l’Administration va nous mener à la décadence. On ne peut faire un pas sans qu’elle exige un papier pour ci, un formulaire pour ça. On finit par être paralysé et ne plus pouvoir rien faire de productif.


    J’ai toujours un petit appareil détecteur dans la poche. Mais je ne pense pas déceler quoi que ce soit, l’appareil doit être éteint en ce moment. Il ne me reste qu’à fouiller la mairie. Heureusement, je passe inaperçu au milieu des pauvres administrés. Je ne sais pas comment va se présenter cet appareil, mais je ne suis pas ingénieur pour rien, je le reconnaîtrai quand je le verrai.


    Je suis perplexe. Pendant des heures, j’ai fouillé la mairie de haut en bas, jusque dans les oubliettes. Rien. Je n’ai trouvé que des chaînes rouillées fixées au mur, mais aucun bidule électronique, et compte tenu de la puissance exigée, ce ne doit pas être un truc de poche, il doit sûrement être de la taille d’une armoire, même miniaturisé. L’heure fatidique approche. Je dois me rendre à l’évidence : on nous bombarde de l’extérieur. Est-ce qu’on utilise des satellites, ou bien nous arrose-t-on avec des tirs croisés au sol ? Je me décide. Je vais sortir de la ville en espérant ne pas me faire remarquer.

     

    *


     

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    Je viens de laisser loin derrière moi la dernière habitation. La route se perd dans un tournant. Je constate une chose insolite : l’horizon a une drôle de couleur, comme s’il n’était pas… naturel. Je fronce les sourcils. J’aurais bien sûr dû changer mes lunettes depuis quelque temps, mais je ne suis pas myope au point de ne pas déceler une certaine ondulation qui n’est certainement pas due à la chaleur, puisque le soleil est déjà bas à cette heure.


    Du plastique ! Un vulgaire rideau de plastique m’arrête. Il n’est pas transparent, mais bien peint. Que signifie ? Je longe en courant cette barrière artificielle. Je déduis, effaré, qu’elle doit englober la ville entière. Comment est-ce possible ? Sa mise en place en une nuit a dû être un boulot titanesque et a dû exiger des moyens colossaux. Je veux satisfaire ma curiosité, je dois savoir ce qu’il y a derrière ce mur de plastique. J’extirpe de ma poche mon canif et j’entaille avec quelque difficulté la paroi souple et résistante. J’y pratique une fente suffisante pour y passer la tête. Et je vois… un immense laboratoire fait pour des géants : tous les appareils et le mobilier sont énormes. Au-delà du mur vitré, j’ai une vue incroyable du hangar titanesque qui abrite le labo. J’entends un bruit assourdissant d’une course précipitée.


    — Par ici, professeur… Ouf, je l’ai attrapé.

    Une main cyclopéenne a forcé le plastique et m’a saisi ; j’ai été trop ahuri pour bouger et elle m’a facilement cueilli. Ma stupeur a été trop grande pour que j’aie l’idée de hurler.

    — Doucement, monsieur Fred. Vous risquez de l’abîmer.

    — Vous en faites pas prof, je me suis contrôlé pour pas l’écraser.

    — Amenez-le donc dans le petit salon… Monsieur Hans, voudriez-vous bien vous occuper de la réparation de la « barrière ». Merci.

     

    — Docteur James Ataite, vous nous causez bien du souci. Vous n’avez pas idée du prix de ce plastique spécial. Enfin, espérons que personne d’autre ne remarquera le rafistolage.

    — Mais qui êtes-vous ? Êtes-vous des extraterrestres ? Qu’est-ce que vous nous faites ?

    — Ah excusez-moi docteur, je me présente, Mario Nétiste, docteur es sciences cybernétiques, professeur agrégé en robotique. Je ne suis qu’un simple humain.

    — Humain ? Mais vous êtes un géant.

    — Eh bien, hum… Je suis un homme normal, vous, vous mesurez une trentaine de centimètres.

    — Quoi ? Mais vous êtes fou, oh oui !

    — Mais qu’est-ce qui me prend de discuter avec vous… Professeur Guénore, voulez-vous bien vous occuper de notre bonhomme ? Je dois régler quelques paramètres du simulateur.

     

    — Docteur Ataite, je suis le docteur Gloria Guénore, psychologue.

    — Euh… Enchanté. Je vous en prie docteur, dites-moi ce qui se passe ici.

    — Je ne sais pas si…

    — Je vous en supplie, docteur. Je sens que ma tête va éclater.

    — Ah, dans ce cas vous ne nous serez plus utile… Très bien, je veux bien vous éclairer. De toute manière, cela n’a pas d’importance à ce stade. Vous êtes un automate.

    — Comment ? Vous aussi vous êtes dingue ?

    — Calmez-vous, je vous explique. Le groupe pharmaceutique Swantoua a pris en charge le traitement d’une cinquantaine de comateux profonds…

    — Mais je l’ai lu dans le journal !

    — Ne m’interrompez pas. Vous vous doutez bien que ce n’est pas une œuvre gratuite de charité. L’opération est financée par une importante entreprise de marketing. Un brillant inventeur a mis au point un appareil qui permet de transposer la psychè d’un individu en état d’hypnose ou de relaxation profonde vers un réceptacle biologique ou mécanique. Mais il est difficile d’obtenir de bons sujets en nombre suffisant. L’idée géniale a donc été d’utiliser des personnes tombées dans un coma profond, suite à une maladie ou à un accident. La firme a embauché le professeur Mario Netiste pour créer des automates, et des architectes pour construire un modèle réduit très réaliste d’une ville.

    — Donc en définitive, mon esprit anime un automate ?

    — Vous saisissez vite, docteur.

    — Mais tout ceci dans quel but ?

    — Imaginez donc tous les tests qu’on peut effectuer sur toute une population qui tient dans un hangar. Cette expérience constitue une avancée majeure dans la science du marketing à moindre frais. La seule petite contrainte est que l’autonomie des automates n’est que d’une dizaine d’heures. On doit les recharger pendant toute la nuit.

    — Et nous dans tout ça ? Est-ce que toute cette mascarade est vraiment éthique ?

    — Voyons docteur, nous vous donnons l’opportunité d’être utile. N’oubliez pas que votre corps gît, improductif, dans le dortoir, et le centre en prend parfaitement soin.

    — Et si jamais je me réveille ?

    — Eh bien, tant mieux. La firme a déjà dépassé son seuil de rentabilité.

    — Et si je ne veux plus coopérer ?

    — Ntss ! Soyez raisonnable, docteur Ataite. Vous n’y pouvez rien, la firme a trop investi. On vous passera au régresseur et vous ne vous souviendrez de rien.


    Le professeur Nétiste fait irruption, le sourire aux lèvres.


    — Professeur Guénore, j’ai trouvé la source de l’anomalie. Le docteur Ataite travaillait sur un moteur bizarre qui interfère avec le régresseur. Il faut aussi effacer son souvenir dans sa psychè… Vous lui avez tout révélé ? C’était une perte de temps et d’énergie, ma chère.

    — Cela n’a aucune espèce d’importance, professeur. De toute façon, il va tout oublier. Je vais avertir l’équipe de nettoyage de remettre en place tous les automates et prévenir l’équipe publicitaire de mettre en œuvre leur campagne suivante… Dormez, docteur Ataite. Dormez, je le veux.

    — Toujours cabotine à votre âge, ma chère.

     

     

    Fin

     

    RAHAR

     

     

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    Illustrations cueillies sur le net, à retrouver dans l'album photos Fantaisies 6,

    notamment les montres molles de Salvador Dali.

     

     

     

     

     

     

    *

     

    Et une promenade maintenant dans la Galerie de Didier Bonaventure ? Les photos ne peuvent être reproduites, alors je vous la propose (cliquer sur le mot Galerie). J'y ai vu de drôles de murs, qui superposent des mondes, ou qui en laissent entrevoir d'autres ...


    Mais je repense aux êtres dans le coma en contemplant les tableaux. Ils continuent une existence parallèle, à mi-chemin entre la réalité (qu'ils entendent peut-être) et un monde onirique.  Comme cela me fait mal de les savoir prisonniers, j'ai envie de poster ici un autre lien, vers une nouvelle que j'ai écrite sur ce blog, où il est question d'une précieuse machine qui permet d'entrer en contact avec eux et, qui sait ? de les réveiller ...

    Une histoire à dormir debout qui ne fait pas rester les yeux fermés

     

    Lenaïg


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  • Commentaires

    1
    Mardi 31 Janvier 2012 à 12:59
    jill bill

    L'esprit de James qui anime un automate... C'était donc cela !   Merci Rahar... Que se passe-t-il dans le crâne au moment d'un coma profond... une existence parallèle va savoir, un "monde" ou tout est possible !!!  Bon mardi Lenaïg, bizzz de jill

    2
    Mardi 31 Janvier 2012 à 13:34
    Monelle

    Mais où va-t'il chercher tout ça ? Il me flanquerait presque la frousse !! Et en plus il est en pleine harmonie avec le défi d'Enriquetta... tout comme ton lien que j'ai lu bien sûr !!!

    Je ne sais pas si je vais bien digérer

    Bonne journée - bisous tous blancs

    Monelle

    3
    Mardi 31 Janvier 2012 à 16:02
    didier bonaventure

    Merci pour le lien et bravo pour ton blog :-)))

    Didier

    http://www.flickr.com/photos/didier-bonaventure/sets/

    http://www.didier-bonaventure.com/

    http://didier-bonaventure.over-blog.com/

    4
    Mardi 31 Janvier 2012 à 20:59
    Marie-Louve

    Mario Netiste !!! Quelle histoire quasi aussi dramatique que lire ou vivre sa vie en suivant le code écrit dansune carte du ciel remis à sa naissance. Incroyable Rahar, c'est génial toute cette imagination couchéée dans vos récits.  Bravo.

    5
    Mona l
    Vendredi 6 Juillet 2012 à 08:37
    Mona															l

    Une fin tout à fait inattendue! Bravo pour cette histoire pleine d'une  imagination pas si délirante après tout... et non je n'ai jamais luni entendu parler d'un tel scénario!

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