• MORT, OÙ ES-TU ? - RAHAR

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      — Allons madame Pairey soyez raisonnable, dites-nous où vous l’avez enterré. Je comprends parfaitement votre situation. Nous savons que votre mari vous tyrannisait. J’ai même de l’admiration pour vous pour avoir pu le supporter aussi longtemps. On va s’arranger, je dirai que c’est un crime passionnel et vous n’en prendrez que le minimum.
      — Mais vous divaguez, monsieur l’inspecteur. Mon mari est vivant, il est juste parti comme ça.
      — Ah oui ! Parti juste comme ça avec une petite valise et sans emporter toutes vos économies.
      — Oh, le cher homme a dû tout de même penser à ce que je deviendrai sans lui. Et puis vous connaissez les hommes, ils doivent toujours avoir une poire pour la soif quelque part à l’insu de leur femme. La sienne doit être conséquente pour qu’Henry n’ait pas daigné toucher un sou de notre bas de laine.
      — N’essayez pas de me tourner en bourrique, madame. Tout nous fait penser que vous avez assassiné votre mari. Juste avant sa disparition, vous avez eu une terrible dispute…
      — Dispute ! C’était lui plutôt qui braillait à rendre sourd le voisinage. Il avait bu.
      — Puis vous avez acheté de la mort-aux-rats…
      — Vous avez vu mon jardin ? Les taupes y font des ravages.
      — Ensuite, le lendemain de sa disparition…
      — C’est cette mégère fouineuse d’Alicia qui vous a suggéré qu’Henry a disparu, hein ?
      — … vous êtes allée en voiture dans le bois…
      — Ben comme toujours, après chaque scène, je me ressource dans le bois qui m’apaise.
      — Si monsieur Pairey était parti de lui-même, pourquoi a-t-il laissé la voiture ?
      — Peut-être un geste de remords, qu’en sais-je, monsieur l’inspecteur.
      — Nous avons vérifié à l’aéroport, aux terminus des bus, à la gare. Pas de trace de votre mari.
      — Il a peut-être changé de nom ?
      — Pourquoi donc ?
      — Ah oui, au fait, pourquoi donc ?... Peut-être que l’alcool lui a ravagé la cervelle ?
      Mort aux rats - www.gammvert-saintjeandangely.com Le pauvre jeune homme a baissé les bras en secouant la tête. Il m’a averti qu’il reviendra avec un mandat et des ouvriers pour creuser. Creuser quoi, bon Dieu ! et où ?
      Quand nous avons eu Éric, le caractère d’Henry a imperceptiblement changé. Il avait des doutes parce qu’Éric était né un mois avant terme. C’était injuste, je n’ai jamais trompé cet ignare, car en ce temps-là, je l’aimais vraiment. Puis cela s’est empiré : des sautes d’humeur, des silences insupportables, des regards en coin. Henry s’est mis doucement à boire, et comme il avait le vin plutôt mauvais, il était devenu insensiblement violent.
      Avec les années, Henry ne s’est plus retenu. En témoignent mes bleus, d’abord dans des endroits discrets ou que des manches ou des pantalons pouvaient cacher, puis tellement visibles que j’ai épuisé toutes les excuses (porte, fenêtre, escalier, bricolage…) pour les expliquer. Éric s’était lassé des brimades et des gnons, et à dix huit ans, il a volé de ses propres ailes… on ne l’a plus revu. Heureusement, mon petit est un surdoué et je ne lui donne pas dix ans pour acquérir son premier million. Bien sûr, il m’écrit de temps en temps et j’ai pris l’habitude d’aller au-devant du facteur pour éviter qu’Henry intercepte mon courrier. Dieu merci, je n’ai jamais été assez malade pour me soustraire à ce rite ; d’ailleurs, Henry, devenu paresseux, ne demandait pas mieux que d’éviter cette corvée.
      Ce radin ne voulait pas faire entrer l’informatique dans la maison, prétextant qu’au bureau il était gavé et que les ordinateurs lui ressortaient par les yeux. Il ne voyait pas aussi pourquoi j’irais dans un cyber, il y a tellement de saletés et de choses horribles sur le net. Ainsi, je dois me contenter des lettres d’Éric pour avoir de ses nouvelles. Je n’ai pas assisté à son mariage, mais je le comprends. Henry n’a jamais compris pourquoi j’ai pleuréce jour-là, alors qu'il ne m’a pas touché ni grondé de la journée (exceptionnellement).
      La veille de sa disparition, Henry est malencontreusement tombé sur une lettre dont le bout a dépassé du sous-main. Il y a déjà vingt ans que son fils est parti et son cerveau ravagé par l’alcool ne se souvient plus d’Éric. Je n’ai pu placer un mot et n’ai fait qu’essayer de me protéger des coups. À notre âge, la manifestation de sa jalousie n’est en fait qu’un prétexte pour m’agresser.
      Le jeune inspecteur est revenu. Il a fait creuser dans la cave, il a fait bouleverser mon beau jardin, en me promettant quand même de faire replanter mes fleurs… s’ils ne trouvaient rien. J’ai entendu dire qu’il avait aussi fait labourer une partie du bois.
      Je suis accoudée à la palissade qui sépare ma propriété de celle de mes voisins. Le charmant Alfred est aussi venu s’y accouder, observant avec attention l’activité destructrice des creuseurs. Nous nous retrouvons souvent à cette palissade, nous accoudant chacun de notre côté, pour bavarder à l’insu de nos moitiés.
      La femme d’Alfred, Alicia, est la plus insupportable des mégères. Je me demande comment cette harpie a bien pu harponner ce pauvre Alfred. Enfin, je crois bien que c’est grâce à l’appât de sa confortable dot. Et pour être honnête, je dois dire qu’elle n’est pas désagréable à regarder, mais son caractère acariâtre et sa jalousie maladive gâchent tout. Elle n’hésite d’ailleurs pas à lever la main sur son mari qui ne pouvait qu’encaisser les coups sans broncher : dame, c’était Alicia qui tenait les cordons de la bourse.
      Un indiscret pourrait penser qu’Alfred et moi nous fricotions. Au début, notre amitié était pure, parfaitement fraternelle. Mais au long des années, une modification subtile, mais alors là très subtile, a changé cette amitié, et nous ne nous en sommes rendu compte qu’inconsciemment. L’amour n’a pas d’âge, dit-on, Alfred est grisonnant, mais je lui trouve beaucoup de charme. Quant à moi, j’ai encore de très très beaux restes (sans me vanter), malgré mes bleus et hématomes.
      Curieusement, Henry n’a jamais été jaloux d’Alfred. Je suppose qu’il le considère juste comme quantité négligeable, un minable gigolo que sa femme Alicia tient par… hum, la bourse… dans les deux sens du terme.
      — Dis Inès, tu crois qu’ils vont trouver quelque chose dans ton jardin ?
      — Mais certainement, Alfred. Ils tomberont sur les os qu’a enterré Mirza, ainsi que la tombe de Claudine, tu sais la chatte que tu m’as offerte et que ce goujat d’Henry a tuée, prétendument par accident.
      — Ils vont tout saccager, Inès. J’aimais bien tes bégonias et tes azalées.
      — Bah, même s’ils n’ont pas la main verte, nous recommencerons nous-même, n’est-ce pas ?
      — Bien sûr mon cœur. Ça attendra juste un peu.
      L’inspecteur et ses hommes sont partis bredouilles, ils n’on trouvé aucun corps. Le policier a fini par présenter de mauvaise grâce ses excuses, promet de ne plus revenir et de chercher une quelconque piste ailleurs.
      La nuit, je m’introduis subrepticement chez mes voisins. Alfred m’accueille silencieusement sur le seuil. Il a administré un narcotique à Alicia, comme au jour de l’enterrement. On se dirige vers la cave où deux pelles nous attendent. On retrousse nos manches et on se met au boulot. On transporte le corps d’Henry dans ma cave et on l’enterre. Les policiers ne vont plus y mettre les pieds, j’en mettrai ma main au feu.
      — Chère madame Inès Pairey, tout se termine bien pour vous... Tu as maintenant toute une maison pour toi et tu pourras la louer. Nous occuperons ma maison. Nous en ferons un nid merveilleux.
      — Pas de précipitation intempestive, Alfred. Souviens-toi, on doit respecter un délai raisonnable.
      — Ah, je ne le sais que trop ! Combien de temps vais-je encore supporter cette garce d’Alicia ! Et si on creusait déjà, ce serait du temps de gagné ?
      — Grand fou va ! Ne t’en fais donc pas, signale-moi la veille et je me ferais un plaisir de lui faire le plus beau des trous. Pauvre petit inspecteur, il aura bien du travail quand il saccagera ta cave pour chercher son corps.

     

     

    RAHAR


     

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    Illustrations :

    Mort aux rats www.gammvert-saintjeandangely.com

    Nains de jardin à la bêche www.hellopro.fr et www.webmarchand.com


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  • Commentaires

    1
    Mardi 19 Juillet 2011 à 15:22
    jill-bill.over-blog.

    Bonjour Rayar, j'en ris encore !  Jolie mise en scène des amants diaboliques !  Bonne journée Lenaïg, bizzzzzzzzzzzz jill

    2
    Mercredi 20 Juillet 2011 à 00:00
    Lenaïg Boudig

    Bonsoir Jill. Rahar a beau m'avoir annoncé que cette histoire était particulièrement macabre, j'en ai ri aussi ! Et je me dis que les deux lascars ne sont pas forcément à l'abri d'un policier fin limier capable de les percer à jour ... Mais ils peuvent très bien aussi vivre heureux et impunis ! Merci beaucoup à Rahar, bises à toi et à lui.

    3
    Jeudi 21 Juillet 2011 à 13:29
    Lenaïg Boudig

    Coucou Rahar ! Juste pour te signaler que Farouk Dahmani a apprécié aussi ton histoire et l'a signalé sur facebook ! Je suis très contente qu'il nous suive ainsi et même que je lui redis qu'il est le bienvenu si l'envie lui prend !

    Bizzz !

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