• LA 'TITE ANNICK - 3ème partie et fin - RAHAR

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    Annick ? Mais qu’est-ce qu’elle fait encore de ce côté du ferry ? Elle devrait déjà être avec ses parents. Enfin, elle doit savoir ce qu’elle fait, je ne la crois pas inconsciente au point d’ignorer son instinct de conservation. Bien, je vais vers l’armoire, ce qui n’est pas aisé, du fait du gîte du ferry et de l’eau qui m’arrive à la taillle. J’ouvre avec difficulté le meuble encastré et faillis me faire assommer par son contenu.

     

    Du matériel de plongée me tombe dessus : masque, palmes, combinaison de néoprène, lourdes bouteilles jaunes, lampe frontale étanche. Je m’ébroue et ressens un sentiment mitigé. Je n’ai jamais fait de plongée sous-marine, et pourtant tout ce truc va devoir sauver ma vie. Je pense que cette cabine a été louée par un amateur (ou un professionnel) de plongée, et que dans la débandade générale, il a été obligé de laisser son matériel. Et pour comble, une secousse m’indique que le ferry a atteint le fond.

     

    J’essaie d’enfiler la combinaison jaune, ce qui n’est pas facile pour une novice comme moi, d’autant que le sol est en pente et est glissant, et que je suis à moitié dans l’eau qui est devenue glaciale. Je m’accroche une bouteille dans le dos ; Je mets le masque qui me pince le nez ; ah oui, je dois respirer par la bouche dorénavant. Il m’a fallu une demi-heure pour m’harnacher et comprendre à peu près le fonctionnement de l’équipement, alors que l’eau m’arrive déjà aux épaules, mes tympans commencent à me faire mal.

     

    Bien, je suis prête, mais il reste encore le problème de la sortie. Je ne suis pas assez forte pour défoncer la porte, et d’ailleurs je ne peux prendre aucun élan dans l’eau. Je fais un tour complet, mais je ne vois rien qui puisse m’aider. Je crois avoir une hallucination auditive quand j’entend dans un souffle : « L’autre bouteille ». Quelle tête de linotte je fais, l’autre bouteille laissée dans l’armoire est assez massive pour me permettre de casser cette foutue serrure.

     

    La porte s’ouvre brutalement sous une trombe d’eau et l’air restant s’échappe. Je suis bousculée et je suffoque. Précipitamment, je mets le masque et respire avec soulagement. J’attends que la cabine soit remplie entièrement et je m’engage dans l’ouverture. En voyant l’obscurité alentour, une pensée subite m’interpelle : comment se fait-il que l’ampoule de la cabine soit toujours allumée en dépit de l’eau, alors que partout ailleurs l’électricité fait défaut ? Je classe l’anomalie dans un coin de mon esprit et cherche à m’orienter. Étant novice, je ne sais absolument pas où est le bas, ni le haut, dans ce noir. Je balade ma main autour de moi jusqu’à ce que je sente les bulles que j’expulse. Très bien, je sais maintenant où je dois aller.

     

    Je heurte de la tête une paroi dure. Je m’affole un instant. Idiote que je suis, j’ai une lampe frontale. J’allume et je suis le trajet oblique des bulles jusqu’à une ouverture : c’est l’escalier qui mène au pont. Libre ! Enfin libre et sauvée. Je ressens une euphorie extraordinaire. Je vois tout en rose. Un poisson vient vers moi. Je le trouve suprêmement beau et élégant, il me sourit. Il fait un pas de danse, j’ai envie de danser aussi, mais mon équipement me gêne. Je vais m’en débarrasser.

     

    Alors que j’allais déboucler ma ceinture, je sens qu’on me tire par les cheveux. Je me débats et je cherche l’importun. Je reçois une claque cuisante… en tout cas, c’est l’impression que j’ai. Je reprends mes esprits, ma pensée s’éclaircit. Mon Dieu ! Qu’est-ce que j’allais faire ? J’étais devenue folle ou quoi ? Enfin, je reprends ma montée.

     

    Puis quelque chose semble retenir mes pieds. Je me débats, serait-ce une pieuvre ? Non, je n’ai pas senti de tentacule, j’ai l’impression que mes jambes sont engluées dans de la vase épaisse. Je ne peux plus bouger et cela m’affole. J’ai beau faire une brasse ample, je ne semble pas bouger d’un pouce. Vais-je mourir au seuil de la délivrance ? Je vois très loin au-dessus de moi un faible reflet, c’est probablement la lune qui éclaire la mer. Je regarde avec désespoir les bulles qui montent vers la surface, ce but si proche et pourtant inaccessible.

     

    Après un temps que je ne peux évaluer, mais qui me semble une éternité, je ressens comme une caresse dans mes cheveux et mes jambes semblent dégagées. N’y croyant pas encore, j’essaie doucement de m’élever. « On » m’a libéré. J’actionne frénétiquement mes palmes, mais je me sens comme freinée et je monte plus lentement que je le veux. Le phénomène se répète encore une fois, à mon exaspération. Il se passe des trucs dingues, sous la mer, à mon avis.

     

    Finalement, je crève la surface avec un soulagement indicible. Je me déharnache et laisse tomber la lourde bouteille. Je regarde autour de moi. Je vois des débris… et des corps, malheureusement. Un hélicoptère tournoie plus loin avec un projecteur fouillant la mer. J’entends faiblement l’écho des cris des survivants sur des radeaux de fortune. Un chalutier et une embarcation des gardes-côtes s’affairent à repêcher les naufragés.

     

    Je hurle à l’aide, mais je suis assez loin des bateaux. Je suis épuisée et je ne crois pas avoir la force de nager jusqu’à l’île. Je ne pense même pas aux requins qui sont actifs la nuit, paraît-il. Vais-je échouer si près du but ? Soudain, la mer autour de moi semble briller, à mon grand étonnement ; c’est quelque chose de phosphorescent, et étrangement, une nuée de mouettes apparemment insomniaques tournoient au-dessus de moi en criaillant.

     

    Miracle ! L’hélico se dirige vers moi et la vedette des gardes-côtes m’envoie un dinghy motorisé. Un bel agent m’a délicatement repêchée et enveloppée dans une chaude couverture. Il s’est mépris sur mes larmes de soulagement et m’a demandé où j’étais blessée, puis il a essayé un peu maladroitement de me réconforter, mais je lui en suis reconnaissante.

     

    Quand je lui ai raconté mes mésaventures, le médecin n’a pas caché son étonnement en constatant mon excellente forme et l’absence de séquelles physiologiques. Il m’a expliqué que remontant d’une trentaine de mètres, je devais respecter des paliers de décompression, mais il n’a pu me dire comment j’ai pu rester immobile précisément à ces profondeurs requises. Il a remarqué également que j’aurais dû être frigorifiée et engourdie par le froid des profondeurs, alors que je suis alerte et que ma température est normale.

     

    La psychologue des gardes-côtes, une charmante quinquagénaire, à qui j’ai également narré mon histoire m’a prise à part.

    — Donc vous avez rencontré la ‘tite Annick, fait-elle d’un air entendu.

    — Vous semblez bien la connaître. Je suppose donc qu’elle fait des séjours fréquents ici avec ses parents.

     

    Elle me regarde d’un drôle d’air.

    — Il est vrai que vous n’êtes pas censée savoir que le ferry est un ancien cargo transformé. En 1963, son capitaine est parti avec sa femme et sa ‘tite fille pour une traversée apparemment banale vers l’Orient. La ‘tite Annick était une mignonne gamine plutôt délurée qui s’intéressait à tout. Elle furetait partout sur le cargo, faisant fi des remontrances de ses parents. En Mer de Chine, le bâtiment essuya une tempête assez forte, et au cours de l’intempérie, la fillette avait disparu. On ne la retrouva plus, malgré toutes les recherches. Sa mère mourut de chagrin, peu de temps après. Le père était devenu alcoolique. Un jour, certainement ivre, il a échoué son cargo sur des hauts-fonds. Cela l’a achevé. Je déduis donc que c’est le fantôme de la ‘tite Annick qui vous a aidé. C’est elle qui vous a montré la cache secrète, c’est elle qui vous a conduit vers la cabine aux matériels de plongée. C’est encore elle qui a allumé l’ampoule, ne me demandez pas comment, et vous a fait respecter les paliers de décompression en vous protégeant du froid. En ce qui concerne la mer phosphorescente, il se pourrait que vous ayez été entourée par du plancton luminescent, je ne sais pas.

    — Admettons, mais et les mouettes ? Elle ne sont pas censées dormir la nuit venue ?

    — Je ne suis pas ornithologue, mais elles ont peut-être été attirées par la luminescence qu’elles supposaient attirer de petits poissons.

    — Alors quand elle m’a dit que ses parents étaient là-haut…

    — C’est qu’ils sont en réalité au Ciel.

    — Mais pourquoi moi ?

    — Alors là, je ne puis vous le dire. En tout cas, elle semble vous avoir prise en affection.

     

    Billie a été parmi les rescapées et on est tombées dans les bras l’une de l’autre avec des larmes de joie. Le bel agent des gardes-côtes est venu demander de mes nouvelles. Mon cœur a fait un bond. Mais pourquoi justement moi ?

     

    Deux mois plus tard, le rapport du Bureau des Enquêtes sur les Accidents Maritimes a conclu à une défaillance du système stabilisateur, trompant le pilote automatique. Le capitaine ne devait reprendre la main que passées les deux énormes colonnes de rocher calcaire dressées à un demi-mille du port. L’aileron droit du système s’est bloqué, faisant dévier le ferry, et dans l’obscurité et la légère brume, l’équipage ne s’est aperçu de rien. Le ferry a fait donc plus que frôler l’une des colonnes rocheuses et a réitéré l’accident du Titanic avec son iceberg.

     

    Fin

     

     

    RAHAR

     

     

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    Illustrations :

    www.plongeur.com

    www.blog.aufeminin.com


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 11 Novembre 2011 à 06:19
    Marie-Louve

    Les fantômes ç existe et ils nous sont de grande utilité ! J'ai adoré ce récit ! Bisous.

    2
    Vendredi 11 Novembre 2011 à 09:17
    Monelle

    Coucou Léna, me revoilà après de bons résultats de mes examens médicaux mais qui ne résolvent pas un esssouflement très invalidant depuis quelques semaines.

    J'ai lu avec plaisir la fin de ce joli conte de fée... comme quoi la vie est étrange quelquefois !

    Très bon week-end - gros bisous

    Monelle

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