•   Denis Costa - Photo 07

     

     

    Rizzoli, Farina et Gasser, le tout jeune vice-inspecteur, récemment muté à la brigade, décidèrent de prendre le soleil sur l'une des terrasses de la place Walther. Avec le retour du printemps, les tables avaient de nouveau envahi la place principale du vieux Bolzano. Les cars de touristes germaniques déversèrent leur lot de retraités, tandis que les lycéens s'égayèrent en grappes à la sortie des établissements scolaires qui bordent le centre-ville. Rizzoli avait même remarqué le retour du vu comprà sénégalais installé à l'angle du passage Greif, un vendeur à la sauvette de lunettes de soleil contrefaites, qu'il avait croisé pour la dernière fois aux environs de Noël.

    Le commissaire était guilleret, comme si la douceur des températures avait réussi à lui faire oublier pour quelques heures, les affres des enquêtes en cours. Il ne cessa d'exalter, devant ses compagnons moins transportés que lui, les prémices du printemps dont il voyait partout les signes. Les arbres qui cernaient la place n'étaient-ils pas plus feuillus et d'un vert plus soutenu aujourd'hui qu'hier? Il se dit que le bonheur résidait dans le simple fait de contempler la vie qui s'agitait autour de lui, une vie qu'il avait la bonne fortune de partager avec tous ces inconnus. Il enchaîna des blagues légères qui étaient d'ordinaire son lot lorsqu'il abusait de bières. Ce n'était pas le cas ce matin-là. Les trois hommes avaient simplement convenu de profiter de la pause déjeuner pour se commander chacun une pizza, du Coca et un café. Rizzoli parfois, traduisait ses propos en allemand, à l'attention de Gasser, qui, vexé, ne cessait de lui rappeler qu'il parlait un italien aussi parfait que celui que l'on pouvait attendre d'un milanais de souche.

     

    - L'accent n'est pas le même! si je puis me permettre, Herr Gasser, s'amusa le commissaire, avant de poursuivre entre deux bouchées de pizza quattro stagioni: ne sont-elles pas jolies nos femmes, ici? on réunit dans cette ville, les plus beaux culs d'Italie et le meilleur de ce qui se fait en Allemagne, ne trouvez-vous pas, Gasser?

     

    - C'est bien une réflexion d'Italien, du pur machisme, si je puis me permettre, commissaire! répliqua le jeune policier, sur le même ton, faussement déférent.

     

    - J'apprécie votre impertinence, Gasser, vous ne lâchez rien, c'est plutôt une qualité dans notre métier, mais de grâce Gasser, ne prenez pas tout ce que l'on vous dit au premier degré... Un peu d'humour que diable, détendez-vous!

     

    Le jeune vice-inspecteur se dérida, semblant donner un gage à son supérieur hiérarchique. Il continua cependant à exposer son point de vue sur le sexisme supposé des Italiens, en s'appuyant sur les émissions de variétés qui font étalage de soubrettes, aux jambes aussi effilées que peuvent être rétrécis leurs cerveaux. Il termina sa démonstration en présentant comme exemplaires, les émissions analogues en cours sur les chaînes autrichiennes, qu'il jugeait plus décentes.

    Cette remarque additionnelle eut le don d'irriter le commissaire. Comme beaucoup de Tyroliens, le policier Gasser pensait que tout était mieux, ou fonctionnait avec plus d'efficacité de l'autre côté de la frontière.

     

    - Vérité au deçà du Brenner, erreur au delà... vous ne changerez jamais, vous les Allemands!

     

    Farina se garda bien d'intervenir dans cette querelle de nordistes.

     

    - Je botte en touche, messieurs, en tant que Sicilien, je ne discourrai pas sur l'esthétisme de vos femmes!

     

    - De vos femmes, Salvatore? Là vraiment... tu joues au faux-cul ou tu l'es réellement?

     

    - Sachez chers collègues, que chez nous à Palerme, les femmes ne s'exhibent pas, elles se méritent, conclut l'inspecteur.

     

    Personne ne put dire si c'était l'affirmation, en tant que telle, ou bien la manière tonitruante dans laquelle elle avait été formulée, qui provoqua l'hilarité de ses compagnons. Quoiqu'il en soit, le commissaire Rizzoli sonna bien vite la fin de la récréation.

     

    - Bon, efforçons-nous de rester sérieux... Ne sommes-nous pas tous trois, des policiers, avant d'être des hommes, comme on nous l'enseigne dans les écoles de police?... Gasser, vous qui venez d'être confronté pour la première fois à Matteo, qu'avez-vous pensé de l'interrogatoire?

     

    Au café noir d'une saveur bien trop amère, selon les goûts germaniques du jeune inspecteur, vint s'ajouter le souvenir encore présent dans sa mémoire, de l'interrogatoire qui venait d'avoir lieu le matin même, mené de pair par Rizzoli et Farina. C'était pour lui une première dans une affaire qui relevait d'un crime, et il réfléchit un moment avant de répondre:

     

    - Bah, je dois dire que votre duo bien rodé à l'encontre de ce Matteo, m'a impressionné... A sa place, j'aurais avoué n'importe quelle faute!

     

    - Ce que vous dites là Gasser, m'inquiète... ça signifie tout simplement que l'on aurait mal fait notre boulot, car un interrogatoire est toujours à charge et à décharge! s'emporta Rizzoli.

     

    - Tranquille, Guido, tu vois bien que notre jeune collègue plaisante... D'autant que Matteo n'a rien avoué.

     

    - Ben oui commissaire, vous m'avez demandé de faire de l'humour... J'essaie.

     

    Décidément, se dit Rizzoli, j'aurai du mal à me faire à ce nouveau policier. Il est bien trop imprévisible, et il manie parfois notre langue, de manière telle, que l'on ne sait pas toujours comment interpréter ses propos, et quoi en penser...

     

    - Très concluant, Gasser, très concluant, finit-il par admettre, faute de mieux.

     

    ***

     

     

     

    Lexique:

     

    Vu compra: terme populaire qui désigne les Africains qui vendent dans les rues à la sauvette (vu compra= en italien de cuisine, « vous achètes »

     

    Herr = monsieur, en allemand

     

    quattro stagioni = quatre saisons

     

    roba da donna = affaire de femmes

     

    crucchi = allemands.

     

    ***

     

     

    A suivre

     

     

    Denis Costa,

    Texte et photo

     

     

     

     


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  •  Denis Costa - Photo 06

     

     

     

    - Tesoro, tu me parles toujours de Matteo, et jamais de Lisa, c'est tout de même elle, la victime!

     

    - C'est vrai Alice... aujourd'hui, tout tourne autour de Matteo, parce que l'épée de la justice, fatalement, impitoyablement, s'abattra sur lui. Et puis de Lisa, on ne sait pas grand-chose, hormis ce que ses proches en disent. Je ne l'ai vue qu'une seule fois, allongée sur la rive, en partie recouverte du drap apporté par nos collègues de la police municipale. C'était un cadavre, pas une personne. Tout ce que je peux te dire, c'est qu'elle me semblait jolie, assez fine. Un beau brun de fille, que corroborent les différentes photos, dont certaines ont d'ailleurs été diffusées sur les télévisions locales... Au fait, t'as pu voir les infos régionales ce soir, sur la Rai tre ?

     

    - Ben non Guido, tu sais bien que le mardi est ma grosse journée, je donne des cours à la fac jusqu'à dix-neuf heures trente!

     

    - Devine Alice, ce qui a constitué le clou de cette journée?

     

    - Tu parles de l'enquête?

     

    - Bah oui! sois un peu attentive... de quoi d'autre pourrions-nous parler en ce moment?

     

    - Eh bien... de nous deux, par exemple, soupira Alice... de mes étudiants... Bon, vas-y, je t'écoute Guido...

     

    - Matteo a pleuré.

     

    - Encore lui! et Lisa, elle a pleuré avant de rendre son dernier soupir?

     

    - Comment le savoir? en tout cas, Farina a fait pleurer le gamin, il a chialé comme une madeleine lors d'un interrogatoire.

     

    - Farina a réussi à rendre ce garçon plus humain, voilà tout. Il lui a fait sortir le meilleur de lui-même, sans doute...

     

    - Il a juré que Lisa était son seul amour... les précédentes conquêtes ne comptaient pas pour lui.

     

    - Parole parole parole, seulement des paroles que tous ces mots... comme le chantait la Mina, tu ne crois pas?

     

    - Je ne sais pas... je verrai bien demain, il est convoqué dans mon bureau. Il jure également ses grands dieux qu'il ne l'a pas tuée. Je pense qu'il a enfin compris qu'il n'était plus temps de rigoler... de faire le mariole et le fier-à-bras...

     

    - N'empêche qu'il en a collectionné des femmes, et des femmes mûres, semble-t-il, comment le croire lorsqu'il affirme avoir été sincèrement amoureux de la petite?

     

    - D'après Farina, enfin, d'après ce qu'il en a compris... le gamin n'est pas à l'aise avec sa sexualité, et sortir avec des femmes expérimentées lui aurait permis de s'initier, d'apprendre, bref, d'acquérir une plus grande confiance en lui... Ça te semble plausible?

     

    - C'est toi le bonhomme... à toi de répondre...

     

    - Je crois qu'il serait cruel de me remémorer mes dix-huit ans... En effet, si j'avais pu m'initier dans les bras d'une femme experte... mes premiers pas en auraient été facilités, sans doute...

     

    Alice sourit à la touchante confidence de son mari.

     

    - Bah, maintenant t'es au top amore... Il n'a pas plutôt besoin d'une infirmière ce Matteo, ou bien d'une grande sœur, voire d'une maman de substitution?

     

    Rizzoli haussa les épaules.

     

    - Il ne faut rien exagérer, Alice, le gamin ne sortait pas avec des mamies... On en parle en ville de cette affaire? dans ta fac par exemple? tes collègues, les étudiants?

     

    - Je vois où tu veux en venir... Non, Bolzano ne bruisse pas... pas pour le moment en tout cas. La ville de Merano doit se sentir plus concernée, la disparition et le crime se sont déroulés dans son district... J'ai l'impression, Guido, que ton opinion est faite, non? Tu sembles défendre ce garçon, un peu seul contre tous...

     

    - C'est l'impression que je te donne? … C'est l'impression que je donne à tous en effet, au vice-questeur, à Farina aussi... J'ai du mal à me faire une idée en tout cas, à me forger une conviction. Et imaginer que des mômes puissent ainsi s'entretuer, quelque soit le mobile... C'est mon côté protecteur qui ressort sans doute, je suis père après tout... j'aurais pu l'être, de l'un ou de l'autre de ces deux adolescents. Imagine un peu si une histoire similaire nous arrivait... Nos enfants Osvaldo et Viola, victimes l'un d'un meurtre, l'autre d'une machination... Comment tu réagirais? Tu pleurerais l'un, tandis que tu défendrais l'autre, bec et ongles, malgré les évidences, non?

     

    - Tu m'en demandes trop, Guido... touche pas aux gosses, c'est pire que pire!

     

    - Pire que pire, parce que ce sont tes enfants, ou des enfants tout simplement, à qui l'on aurait volé la vie pour l'un, et la perspective d'une vie normale pour l'autre. On pense que c'est pire, aussi parce qu'ils sont trop jeunes pour mourir ou pour passer le restant de leur vie en prison!

     

    Alice soupira mal à l'aise. Elle quitta le salon et se dirigea vers la chambre de Viola. Les deux enfants se faisaient face, assis en tailleur sur le lit, ils terminaient leurs devoirs. La mère leur sourit, et s'approcha d'eux en caressant leurs visages.

     

    - On a faim, maman, on a faim! s'exclamèrent-ils d'une seule voix.

     

    - C'est presque prêt, mes trésors, dans cinq, dix minutes!

     

    Rizzoli murmura, mais d'une voix suffisamment forte pour que sa femme perçoive sa réflexion: il faudrait que j'en parle à Farina, lui aussi a des enfants, après tout...

     

    - Ce sera prêt dans dix minutes pour toi aussi, Guido, s'exclama-t-elle, puis en passant dans le salon où le commissaire s'était servi un doigt de Martini rosso avec un glaçon, c'est pas flic que tu aurais dû faire, amore, mais assistante sociale!

     

     

     

    Denis Costa

    Texte et photo

     

     

    Lexique

    esoro = trésor

    amore = mon amour

    la Rai tre : la chaîne TV publique qui correspondrait à FR 3 en France

     

     

     


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  •   Denis Costa - Photo 05

     

     

     

     

    - Ça, c'est votre boulot! c'est à vous de le déterminer... Relisez les affirmations du jeune Degasperi, vous y relèverez bien des contradictions... Il ne faut pas le lâcher le bonhomme, vous comprenez?

     

    - Il est évident qu'avec ce funeste rebondissement, je vais interroger de nouveau le garçon... On va analyser ses réactions au décès de Lisa, qui reste encore sa petite amie jusqu'à preuve du contraire... Je vous promets de le serrer le garçon, mais je m'oppose à son inculpation, au moins jusqu'aux conclusions de l'autopsie. De toute façon, à l'heure d'aujourd'hui, on ne sait même pas si Lisa a été tuée dans le verger ou bien sur les rives du fleuve... Et puis... s'il y a eu transport du corps, je ne vois pas comment Matteo s'y serait pris...

     

    - Le décès par strangulation est avéré, et la victime ne s'est pas défendue... tout colle... à l'évidence, c'est un homme qui a tué Lisa, et elle connaissait son assassin... Sans compter que l'autopsie accablera le garçon. On retrouvera certainement des traces de son sperme, puisqu'il assume une relation sexuelle avec Lisa, le matin même de sa disparition. Et nous verrons bien s'il y a eu violence ou non...

    Commissaire, il faut agir vite, vite et bien! l'affaire est trop grave... Grave et aussi sensible que les polémiques sur le bas-relief de Piffrader, qui secouent aujourd'hui la province!

     

    Rizzoli ne put contenir un mouvement de surprise, mêlé d'une certaine contrariété.

    Le vice-questeur Thomas Walshofer faisait référence au bas-relief d'un monument de Bolzano, dessiné dans les années quarante par Hans Piffrader, un artiste local, représentant Mussolini chevauchant un noble destrier, le bras bien haut exécutant le salut romain. Cette fresque allégorique, offensante pour la communauté germanophone de la province, durement réprimée par le régime fasciste, devait être dissimulée au regard du public. Mais c'est aujourd'hui la communauté italienne qui proteste, dénonçant une manœuvre hostile de la communauté germanophone.

     

    - Que voulez-vous dire, monsieur?

     

    - Je ne souhaiterais pas que l'enquête s'éternise autant que le débat sur le devenir de ce bas-relief! J'aimerais éviter que chacun fasse son petit commentaire acerbe par médias interposés et sur les sites de discussion comme Facebook, ce qui raviverait des tensions inutiles...

     

    - Je comprends vos craintes sur l'enlisement, et je les partage, mais si j'accepte que vous me mettiez la pression, mes épaules ne seront pas assez larges pour supporter celle de la province et de sa population chauffée à blanc par des affaires qui ne concernent pas la police...

     

    - Commissaire, vous savez bien que je serai à vos côtés... Mais moi, je n'aurai personne pour me prémunir du questeur, à son retour de sa conférence à Berlin, ni du préfet qui ne va pas tarder à m'appeler... Quoiqu'il en soit, on verra comment la presse demain matin, commentera la nouvelle. Les presses, devrais-je préciser, car je doute que les deux quotidiens Dolomiten et Alto Adige soient sur la même longueur d'onde!

     

    - Ne politisons pas l'affaire, monsieur, et n'en faisons pas un débat inter-ethnique! Rien de tel pour polluer l'enquête... Je vous rendrai compte de l'avancement de nos travaux, en espérant que des indices solides pourront émerger... ça nous faciliterait la tâche!

     

    Rizzoli poursuivit l'entretien avec son supérieur hiérarchique, en passant en revue les affaires courantes et en procédant aux nombreuses signatures qui ponctuent son quotidien. Une formalité que le commissaire s'était forcé d'abréger.

     

    Il voulut faire le point dans sa tête avant de discuter de l'enquête avec Farina et élaborer une stratégie. En attendant les conclusions du docteur Gruber, serrer le gamin, comme il l'appelait, et étudier plus en détail ses fréquentations, serait son fil rouge. Même s'il refusait de l'admettre, la mise en garde du vice-questeur l'avait ébranlé. Il était désormais convaincu que Matteo pouvait rapidement passer en effet, de l'état de témoin à celui d'inculpé. Il se rappela ses cours à l'école supérieure de police à Rome. Après tout, comme le lui avaient enseigné ses pairs, la majorité des crimes est commise par l'entourage immédiat de la victime, et les affaires sont simples à résoudre, dans la plupart des cas. Il n'y a que les films et les romans policiers, qui s'ingénient à compliquer les intrigues.

     

    Après une pause de réflexion, enfoncé dans le canapé en skaï brun qui trônait dans le couloir longiligne du premier étage, l'étage des grands chefs, Rizzoli finalement se releva, s'étira en silence en cambrant le bas des reins, puis il monta quatre à quatre les marches qui le conduisirent à son bureau, au deuxième étage. Farina était déjà là à faire les cents pas.

     

    - La secrétaire du patron m'a averti de ta sortie de son bureau, lança l'inspecteur... Alors, comment ça s'est passé? des consignes particulières?

     

    - T'as rien d'autres à faire, Salvatore? ironisa le commissaire... jusqu'à preuve du contraire, c'est moi qui te donne les consignes, non?

     

    - Ah! je vois que tu es de méchante humeur... s'amusa-t-il, après avoir refermé la porte du bureau.

     

    - Non, c'est pas ça... mais la pression, Salvatore, on va en avoir... Walshofer m'a dit qu'il serait à mes côtés, en cas de fermes et bienveillantes sollicitations du microcosme local... Bel euphémisme! Dans sa bouche, ça signifie qu'il me laissera me démerder en première ligne, à encaisser les coups... avant de reprendre éventuellement la main, au cas où je tomberais ko sur le tatamis!

     

    - Ben, c'est plutôt bon pour ta carrière, ça sent l'avancement! répondit Farina, qui choisit un registre décidément plus léger.

     

    - Qu'est-ce-que tu penses, toi, de Matteo?

     

    - Pour moi, c'est un merdeux de première. Il se la pète avec les filles en jouant de son physique avantageux... mais je suis impressionné, il ne lâche rien lors des interrogatoires, et il tient tête... comme un mec tranquille qui n'a rien à se reprocher.

     

    - Rien ne te choque dans ses rapports avec les filles?

     

    - Si tu veux mon avis, les jeunes, il faut les surveiller comme le lait sur le feu, et papa Degasperi semble absent de la sphère familiale. A part son resto, rien ne le concerne, on dirait... le père est absent, et la mère fait ce qu'elle peut.

     

    Le commissaire sourit à cette réponse, qu'il jugea recevable, même si ce n'était pas dans cette direction qu'il voulait aller.

     

    - Non! Je te parle de Lisa... pourquoi elle? Pourquoi Matteo est-il sorti avec une jeunette de son âge, alors qu'il se tapait jusqu'à présent, des vieilles de trente ans...

     

    Rizzoli se voulut volontairement provocateur, afin d'arracher de son adjoint, une réplique du tac au tac, plus instinctive que réfléchie.

     

    - Bah... Je pense que ces derniers temps, il a du se prendre des râteaux avec les vieilles, comme tu dis, et... il s'est sans doute dit, revenons à une drague amoureuse plus... ordinaire, plus conventionnelle.

     

    - Donc, tu es d'accord avec moi, Salvatore, il a changé de registre avec les femmes, puisqu'il les délaissent pour s'intéresser subitement aux jeunes filles. C'est exactement ce que je voulais t'entendre dire... Ce qui confond en général les criminels, ce sont justement les changements dans leurs habitudes... Leur façon de faire, de vivre au quotidien, soudain, ne correspondent plus à leurs pratiques d'antan, comme un grain de sable qui aurait tout déréglé...

     

    - Alors Guido, tu penses comme les autres maintenant... pour toi aussi, il serait coupable? Le vice-questeur t'a retourné, c'est ça?

     

    - Non, et je n'ai rien dit de tel... Je dis simplement qu'il serait opportun d'enquêter plus à fond dans cette direction... Tu files à Lana, et tu travailles le gamin pour en savoir plus sur ses véritables sentiments envers Lisa. S'il nous donne une explication plausible, alors on verra, dans le cas contraire... De toute façon, tu le convoques aussi dans mon bureau pour demain matin dix heures, avec l'un de ses parents. On confrontera alors les deux versions, au cas où la nuit portant conseil, il lui viendrait l'idée de me confier une vision divergente de celle qu'il t'aurait laisser la veille sur sa vie amoureuse...

    Moi, je m'enferme dans mon bureau, je vais relire les déclarations des uns et des autres. Je ne veux voir personne cet après-midi, sauf toi, bien sûr, à ton retour!

     

     

    Fin de chapitre

     

     

    Denis Costa,

    Texte et photo

     

    Lexique

    questura = commissariat de police

    tramezzino = sandwich composé de deux pains de mie, à l'intérieur desquels existe une infinité de contenus (viande, poisson, œuf, légume...), mais toujours avec un ingrédient de base: la mayo.

     

     

     

     


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  •  Denis Costa - Photo 2

     

     

     

    Rizzoli se réfugia dans son bureau. Il ne voulut voir personne, ni famille, ni collaborateur. Il était moins bien disposé encore, à écouter les plaintes des uns et des autres, celles des bonnes gens de la ville, que son service était censé protéger, comme celles du personnel de la questura qui relevait de son autorité.

    Son bureau, fermé pour l'après-midi aux intrus, représentait plus que jamais un lieu familier rassurant, un domicile professionnel qu'il occupait avec plus de durabilité que son propre domicile familial.

    Le désordre qui y régnait, était ordonné. Tout était à la place qu'il souhaitait donner à son environnement: le plan détaillé de la ville et la carte informative de la province étaient fixés sur le large mur à sa droite, tandis que les écussons en tissus et les diverses tapes de bouche rappelant ses deux précédentes affectations, étaient suspendus en quinconce sur le mur derrière son dos. Les dossiers s'empilaient sur son plan de travail, classés dans des chemises dont la couleur correspondait chacune à une affaire en cours ou à traiter, voire à déléguer, si le temps lui manquait de s'en occuper personnellement.

    « Un bon chef est un chef qui délègue! », lui répétait Farina, inlassablement.

     

    Seule touche vraiment personnelle, la photo sous cadre qui trônait à côté de la lampe de bureau, représentant sa femme en compagnie de leurs jumeaux, Osvaldo et Viola, à l'âge de cinq ans. La photo datait de sa prise de fonction au commissariat central de Bolzano.

    Sa famille était sa référence, sa fierté et son point d'équilibre. Il s'occupait des jumeaux autant que son métier le lui permettait. Mais en ce triste mardi de mai, il se reprocha de n'être pas assez présent auprès d'eux. Et il jugea parfaitement injuste le fait, par exemple, de les réprimander pour le raffut inversement proportionnel à leurs mensurations, que ses créatures, aujourd'hui âgées de dix ans, produisaient en se déplaçant dans l'appartement...

     

     

    La signorina Silvana, sa secrétaire, avait bien compris l'état d'esprit dans lequel se trouvait son patron, et elle lui garantit une après-midi de solitude absolue, propre à la réflexion, voire à la méditation. Elle prit simplement l'initiative de lui porter vers les treize heures, un tramezzino à la mayonnaise, jambon et champignons, ainsi qu'une boisson gazeuse, que le commissaire avait l'habitude de se commander au bar voisin, lorsqu'il ne rentrait pas déjeuner chez lui. Rizzoli ne sortit du bureau que pour s'offrir un espresso, à la machine à café installée à l'étage.

     

    La journée avait bien mal débuté. Avec la découverte du corps de la petite Lisa, l'affaire de disparition de mineure avait pris un tour plus tragique encore. A l'évidence il s'agissait d'un meurtre, voire d'un assassinat, s'il y avait préméditation. Ce sera au procureur de décider la qualification des faits, en vertu des éléments que lui fournira le vice-questeur.

    Le vice-questeur avait reçu le commissaire Rizzoli, à sa demande, en fin de matinée, dans son vaste bureau du premier étage. Lorsqu'il entra, Walshofer était déjà assis derrière la table de conférence semi-circulaire sur laquelle il posa une simple feuille blanche et un stylo. Cela signifiait d'ordinaire qu'il entendait être à l'aise, et qu'il avait tout son temps à accorder au commissaire. L'échange de vues entre les deux hommes avait duré une bonne demi-heure, et Rizzoli était sorti de l'entretien, déconcerté, nerveux, son intime conviction passablement ébranlée.

     

     

    - Il faut s'en tenir aux faits, commissaire! l'avait tancé Walshofer, et ne pas trop vous fier à votre première impression. Jusqu'à preuve du contraire, le dernier individu à l'avoir vue vivante, c'est le jeune Degasperi... C'est un être instable, je veux dire au niveau de ses émotions. Les procès-verbaux sont clairs sur ce plan. Creusez donc dans les dernières relations du garçon avec ses ex-fiancées. Il y a du grain à moudre d'après les témoignages que nous avons... Regardez celle-là! Et puis cette autre... toutes abandonnées par le garçon à la suite de disputes parfois violentes. Relisez leurs témoignages, relisez-les! … Pas très convaincant comme Dom Juan, ce Matteo!

     

    - Son instabilité émotionnelle serait selon vous, le mobile du crime? mais un adolescent qui se cherche, il n'y a rien de plus banal monsieur! s'était énervé Rizzoli. A notre époque, les jeunes prennent la liberté de diversifier leurs expériences, c'est pas plus mal, et ça ne fait pas de Matteo un assassin! Non, cela ne me convainc pas... et si Matteo était l'assassin, comment expliquer que l'on ait retrouvé le corps de la fille sur la rive du fleuve, distante de cinq kilomètres du champ de pommes où les deux jeunes auraient fait l'amour?

     

    

     

    A suivre

    

     

     

    Denis Costa,

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  • Denis Costa - Photo 4 

     

     

     

     

     

    L'Alfa bleue de la police s'engagea toute sirène hurlante sur la Mebo, à hauteur de Bolzano sud. A cette heure-ci, la voie rapide qui relie Merano à Bolzano est saturée de camions.

    Farina avait pris le volant, ce qui évita les sempiternelles remarques désobligeantes de Rizzoli sur la conduite, trop tranquille à son goût, des conducteurs de la province: si l'on m'autorisait en haut lieu, à verbaliser les automobilistes trop lents, je ferais rentrer une tonne de fric dans les caisses de la commune! aimait-il répéter.

    Mais cette fois, le commissaire, concentré sur l'affaire, avait le nez plongé dans les notes de son carnet à spirales et sur une carte d'état-major, la main droite solidement amarrée à la poignée de maintien du véhicule.

     

    - Tu te rends compte Salvatore, d'après tes indications, le corps de la petite se trouve approximativement à pas même cinq kilomètres du lieu supposé de sa disparition. Ouais, c'est ça, cinq kilomètres environ par la route, et moins encore, si l'on passe à travers les vergers par les voies cyclables et les chemins de terre. Tout s'est joué, semble-t-il dans un périmètre de dé à coudre: Lana, Postal, Gargazzone!

     

    - Oui, commissaire, le corps a été localisé sur une berge accessible par la cyclable qui longe l'Adige, entre les deux villages, mais plus vers Gargazzone à quelques mètres de sa gare, en fait. Mais on fera plus vite en sortant de la Mebo, à Postal... je connais un raccourci!

     

    - Ah oui, sourit Rizzoli... toi aussi, t'emmènes bobonne et les gamins faire des promenades à vélo, par ici, le dimanche?

     

    - Ben, c'est vrai que les environs de Merano sont bien agréables... en temps normal... Ça me fait tout drôle de savoir que j'étais dans le coin avec ma famille, il y a quelques semaines à peine, c'était pour le picnic du lundi de Pâques!

     

     

     

    - Je vais appeler sur la radio de bord, le vice-questeur Thomas Walshofer, répliqua fébrilement Rizzoli. Pas très marrant, mais bon, il faut que je le prévienne, avant qu'il ne l'apprenne par d'autres sources. Mais je vais rester prudent. Rien ne dit après tout, que le corps repéré soit celui de Lisa Innerhofer!

     

    La grosse berline bifurqua à droite après le pont qui enjambe l'Adige et négocia plusieurs virages, à vitesse modérée, sur des petites routes de traverse. Le véhicule des deux policiers s'immobilisa enfin sur le parking de la petite gare de Gargazzone, déjà occupé par quelques véhicules des forces de l'ordre. L'inspecteur coupa la sirène, les gyrophares, ainsi que le moteur de la voiture. Les deux hommes se dirigèrent à pied vers l'endroit désigné par Farina, en franchissant le passage sous-terrain pour piétons qui donne accès à la piste cyclable des berges du fleuve.

     

    - Dis-donc Guido, que t'a répondu le grand chef tout à l'heure? j'ai pas bien compris.

     

    - Ben, comme d'habitude, son expression favorite lorsqu'il est soucieux, il s'est écrié: Sapperlott! Sapperlott! C'est du dialecte Salvatore, du dialecte, c'est comme s'il m'avait dit plus ou moins: mon Dieu, c'est pas possible!

     

    Le chemin caillouteux en contre-bas de la piste cyclable venait d'être balisé. Il était interdit d'accès et gardé par un policier municipal. Les deux policiers déclinèrent leur identité et dévalèrent les quelques mètres qui les séparaient du corps.

     

    - Mais, où est donc le témoin, le pêcheur qui a donné l'alerte? questionna le commissaire à l'un des policiers qui se présenta à lui comme le plus gradé.

     

    - Il est traumatisé le pauvre homme, il habite à Merano, mes services l'ont dirigé vers la psychologue qui travaille à notre profit, mais j'ai sa déposition, commissaire!

     

    Rizzoli n'écoutait plus. Il s'était agenouillé auprès du corps sans vie qui reposait sur le gravier de la berge, la nuque appuyée sur un récif, caressé par les cliquètements du fleuve. Le commissaire releva délicatement le linge qui recouvrait le visage. Pas de doute, la jeune fille qui se tenait à ses côtés correspondait bien au signalement de la disparue. Lisa gisait les yeux fermés, mais elle ne dormait pas...

     

    - C'est bien elle... confirma le commissaire à son adjoint qui s'était retiré à deux ou trois pas du cadavre. Et il ajouta très sombre: je déteste les enfants lorsqu'ils font le mort...

     

    A chaque fois qu'il était confronté à des enfants, victimes de meurtres, d'attentats terroristes, ou même de guerres, Rizzoli calculait les générations futures qui approximativement manqueraient un jour à l'appel. Lisa décédée, c'était en moyenne deux enfants en moins d'ici vingt ans, et au total six adultes rayés de la carte en l'espace d'un siècle...

    Il en était là de ses réflexions, lorsque les techniciens de la police scientifique, qui avaient enfilé leurs combinaisons de martiens, des gants et des bottes en caoutchouc, s'avancèrent sur la rive.

    Les deux policiers saluèrent Anna Gruber, la médecin légiste de Bolzano.

     

    - On a fait aussi vite que possible, précisa-t-elle sobrement au commissaire.

     

    Rizzoli voyait cette femme pour la première fois. Il l'observa alors qu'elle faisait les premières constatations. La médecin s'assura que la petite était bien morte, en cherchant son pouls et en lui ouvrant un œil avec délicatesse. Le commissaire trouva cette formalité absurde. Un mort, c'est un mort, et non, comme certains le pensent, une personne simplement endormie.

    

    

    

    Puis, Rizzoli imagina que Anna Gruber devait être mère... médecin légiste et en même temps, maman. Une maman tendre et attentionnée, peut-être d'une jeune fille de l'âge de Lisa... Que devait-elle penser à cet instant? Le commissaire frissonna. Il s'en voulut de se laisser aller à ces considérations fort peu professionnelles. La Gruber faisait son boulot, point barre...

    Les techniciens basculèrent à plusieurs reprises le cadavre, à la recherche d'indices, pendant qu'un photographe prenait des clichés.

     

    La médecin Gruber se releva enfin et chercha des yeux le commissaire. Elle lui accorda un sourire fugace en remontant pas à pas, les quelques mètres qui la séparaient de Rizzoli et de son adjoint, tous deux emmurés dans le silence. Une fois à sa hauteur, Rizzoli ne put s'empêcher de constater que la femme sentait la transpiration. Une femme qui transpire au point de le laisser paraître, c'est déjà pas banal, mais il jurerait de l'absence de cette odeur, tout à l'heure, à son arrivée.

     

    - Je peux déjà vous dire, monsieur le commissaire, que cette jeune fille d'environ dix-huit vingt ans, repose sur la berge depuis trois quatre jours, à vérifier en fonction des températures assez caniculaires de ces dernières vingt-quatre heures. La mort a été provoquée par strangulation, pas d'eau dans la bouche, le corps ne présente pas de traces de coup, ni de blessures particulières. A priori, il n'y a pas eu lutte...

     

    - On a donc affaire à un meurtre, répondit Rizzoli, sur un ton qui oscillait entre interrogation et affirmation.

     

    - Ça en a tout l'air, en tout cas. C'est abominable... une jeune fille... Je suppose que c'est la petite Lisa dont on a signalé partout la disparition? évoqua la médecin sur le même ton nuancé.

     

    - C'est la seule certitude que nous ayons. Le vice-questeur va devoir convoquer la famille pour la reconnaissance du corps. Je lui laisse volontiers cette très pénible prérogative... Pas d'autres éléments? Je... je veux dire... il y a eu violence sexuelle?

     

    - Holà! Monsieur le commissaire, vous savez ce que l'on répond généralement à ce genre de question? il faudra attendre le rapport d'autopsie... Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que la jeune fille porte tous ses vêtements, même les chaussures. Faut dire que ce sont des bottines à lacets. Par contre, un détail qui peut avoir son importance... on a l'impression que son sous-vêtement n'est pas correctement ajusté, comme s'il avait été retiré, puis enfilé par une tierce personne. Le photographe a pris plusieurs clichés de ce détail. Je vous contacterai personnellement dès que j'aurai le résultat des premières analyses.

     

    - Oui, tous les détails comptent, en effet... Alors, j'attends votre appel, docteur Gruber, et le plus vite sera le mieux, comme l'on dit généralement dans ces cas-là...

     

    C'était la seule forme d'humour que s'était accordé le commissaire, qui souhait répliquer à la précédente ironie, même si elle lui semblait gentille, du docteur Gruber, lorsqu'il avait évoqué une possible agression sexuelle.

     

     

     

     

    Denis Costa,

    Texte et photo

     

     


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