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    - C'est juré, Guido, tu  tiendras la promesse de mettre ton enquête entre parenthèse pour ce week-end? adjura Alice.

    Moins que jamais, Rizzoli n'avait envie de jurer ni de promettre quoique ce soit. Il se sentait mal et il avait une sacré envie d'envoyer tout balader: le vice-questeur, le procureur, le gamin pas fini dans sa tête, comme disait Farina, ainsi que sa femme et leurs deux jumeaux, qui n'échapperaient pas à ce jeu de massacre. Ce ne sera certainement pas un week-end propice à la tendresse et aux câlins. Le doute le tenaillait. La houle était trop forte, le courant trop puissant pour que son esprit s'évade vers des activités que les circonstances rendaient futiles, comme le foot à la télé, une partie de scala quaranta en famille, ou le classement des facturettes de sa bancomat, débitée pendant la semaine écoulée.
    Il avait interrogé le gamin en fin d'après-midi, et son entêtement à se présenter comme le coupable, le déroutait, tout simplement... Ils se parlèrent, peu, trop peu, et peut-être maladroitement, pensa Rizzoli. Il n'avait pas réussi à le mater à défaut de le conseiller, et il n'était pas d'avantage parvenu à gagner sa confiance. Il s'en voulut. Le commissaire avait traité Matteo de menteur, et il l'avait mis en garde contre son obstination qui pouvait l'envoyer tout droit en prison. Il lui avait raconté ce qu'était la prison: la privation de liberté, la pasta froide et molle, les cellules surpeuplées, la console de jeu confisquée, l'interdiction du téléphone et d'internet, le racket, les viols, parfois collectifs, que subissaient les adolescents à la chair tendre... Le gamin l'avait écouté, les yeux baissés, se contentant de rabâcher la même litanie: c'est moi qui ait tué Lisa, commissaire! Sono delle cazzate, lui avait invariablement répondu le commissaire. Puis plus rien, Matteo s'était emmuré dans le silence. Un silence qui flotta dans la petite salle destinée aux interrogatoires, comme un gros nuage d'orage, lourd, électrisé, inconfortable. Le commissaire attendait que le gamin craque, en déversant son lot de sanglots, il n'en fut rien. Matteo lui cachait quelque chose, Matteo couvrait le coupable, Matteo connaissait le coupable, le commissaire en était persuadé.
    Rizzoli s'efforça néanmoins de sauver les apparences et ne pas paraître trop désagréable à son entourage. Il fit contre mauvaise fortune bon cœur.

    - Je te l'ai déjà dit Alice, demain matin, direction le Supermarket Interspar, on fait le plein pour la semaine, puis dans l'après-midi, on part avec les gosses, faire un tour dans le coin... ça te va comme programme? En revanche, laisse-moi le dimanche, je t'en prie Alice, le temps d'interroger de nouveau mon suspect... Ça tombe bien, c'est le sergent Kallmünz qui a pris la permanence. Avec lui, pas de sentiment, il est froid, méthodique, on ira jusqu'au fond des choses.

    Tout se passa comme prévu. Après avoir fait les courses au centre commercial de Bolzano sud, Alice s'attela à la préparation d'un oss buss à la milanaise, avec de la polenta comme garniture, sachant que ce plat était l'un de ceux que préférait Guido. Le commissaire, hanté par le remord d'avoir mal fait, se sentit pourtant ragaillardi, rien que par l'odeur de cuisine qui parvint à ses narines. Tout ce qui cuit lentement est par définition, de la haute cuisine, se persuada-t-il. Ce jarret de veau légèrement enfariné, qui cuisait à feu doux dans la cocotte, lui rappelait son enfance. C'était le plat traditionnel mitonné par sa grand-mère, puis par sa mère, et le jeune Guido fut tout ému, lorsqu'un jour de fiançailles, Alice lui avait confié bien connaître la recette. Le commissaire, aiguisé par la faim, s'avança vers la porte entrebâillée de la cuisine. Alice surveillait la cuisson en rajoutant de la sauce, un peu à la fois. Elle commentait aux jumeaux la recette du plat, sans occulter les variantes possibles, tout en leur communiquant son savoir-faire. La relève est assurée, s'amusa Rizzoli. 
    La fourchette bien en main et le couteau aiguisé, Rizzoli se dérida au cours du repas, allant même jusqu'à plaisanter sur des discussions locales qui d'habitude le font bougonner. La polémique sur la toponymie des sentiers de montagne en fit partie, tout comme la fermeture des lits d'hôpitaux, privés sans discernement de la manne financière des années d'avant la crise, celles des vaches grasses.

    - Tu te rends compte du boulot, Ciccia, si l'on devait traduire littéralement d'allemand en italien les 34.000 panneaux de nos sentiers de montagne, ça donnerait des trucs incroyables, marrants, même...  Burgeis équivaudrait à Castelghiaccio (Châteauglace), Albeins, Uno e mezzo... Tu prends quel sentier pour arriver à Un et demi? ridicule, non? plaisanta le commissaire… Sigmundskron, ça ferait... attends...

    - Ça ferait Vittoriaboccacorona (Victoirebouchecouronne), proposa Alice. Pas très sexy comme lieu-dit, en effet... Mais bon, Guido, le Haut-Adige fait encore partie de Italie que je sache, et c'est pas très normal que le club alpin local ait remplacé les panneaux bilingues par des panneaux uniquement renseignés en allemand... et avec l'argent de la province, par dessus le marché!

    - Sans parler que désormais, après l'ultimatum de Rome qui somme les politiciens de la province de revoir leur copie... Ils vont devoir repartir de zéro, et installer de nouveaux panneaux, bilingues, cette fois-ci... et encore avec l'argent public, quel gâchis! déplora Rizzoli.

    - Ne t'inquiète pas Guido, la commission constituée pour l'occasion trouvera bien une solution médiane, équilibrée, comme ils disent...

    - Je n'en crois pas un mot... N''y a-t-il pas des choses plus urgentes à régler? tu n'es pas de mon avis, Alice?

    - Tu sais, amore, je me contente de glisser un bulletin de vote dans l'urne, pour le reste... soupira Alice.

    Rizzoli se sentit bien. Comme d'habitude, il avait pris place à table, assis au soleil, une place qu'il s'était attribuée et que personne ne lui contestait. L'ensoleillement à cette époque de l'année n'éclairait la cuisine que quelques heures pendant la journée, et en cette fin de repas, le commissaire apprécia la douce chaleur qui lui réchauffait le dos. Les enfants, peu concernés par les discussions d'adultes et impatients de sortir de table, liquidèrent le plat de polenta et demandèrent ce qu'il y avait au dessert. Alice leur apporta ces crèmes glacées dans leurs confections individuelles, dont la publicité affirme qu'elles flattent le palais et favorisent la digestion... Les jumeaux en raffolaient. Il n'était pas rare qu'ils en agrémentent leurs repas, quel qu'était la saison, en alternant les six parfums disponibles: citron, ananas, mandarine, cappuccino, vanille et chocolat extra.
    Alice se leva et annonça qu'elle allait préparer le café tout en chargeant le lave-vaisselle. Rizzoli repoussa également sa chaise, agrippa d'une main, le plat qui avait contenu l'osso buco et de l'autre, la bouteille de Lagrein au quart entamée. Il suivit sa femme dans la cuisine.

    - A ton avis, Don Moser aurait-il enfreint le vœu de chasteté imposé par le clergé catholique?

    La réaction d'Alice fut immédiate, et à la vérité, la question la fit sourire.

    - Ce serait plutôt un truc qui fait du bien, la conso de sexe, répondit-elle, en vérifiant le niveau d'eau de sa Mokona. 

    - Bien! comme toujours, Alice, on peut te faire confiance pour imaginer le pire dans la nature humaine, s'esclaffa le commissaire.

    - Caro mio, tu me demandes mon avis, je te le donne... Un homme, c'est un mâle dominé par des pulsions et un taux élevé de testostérone, bref, tu sais ce que j'en pense... un homme ne peut pas se passer de sexe, les curés comme les autres!

    - Ouais, je ne suis pas loin de penser comme toi... Beaucoup d'ecclésiastiques s'arrangent pour interpréter la règle de la manière qui leur convient le mieux... C'est pas si mal finalement, et ceux qui ne le font pas peuvent devenir de redoutables prédateurs d'enfants...

    - Je suis sûre que la grande majorité des prélats se comporte correctement, concéda Alice, mais j'avoue que je ne leur confierais pas nos jumeaux. Je jouerai le jeu pour les communions et autres cérémonies, c'est déjà pas si mal... Mais tant que le Vatican n'autorisera pas le mariage des prêtres, je resterai sur mes gardes!

    Le café fut prestement consommé et, tandis qu'Alice mit de l'ordre dans l'appartement, Rizzoli sortit avec les jumeaux pour charger les vélos du garage dans le ludospace familial. La lourde voiture offrait le volume d'une camionnette de déménageurs. Les deux vélos furent engloutis dans le vaste haillon, sans même que l'on ait eu à dévisser les roues avant, ce qui arrangeait bien le père des enfants, réticent à manier aussi bien le pinceau que la clé à molette.
    Le véhicule des Rizzoli s'engagea bientôt sur la Mebo en direction de Merano. Dans la plaine, le ciel printanier était bleu azur et la température presque estivale, dans cette région, pourtant cernée de hauts sommets dépassant les deux mille mètres.
    La bonne humeur quitta soudain Alice, et elle s'enferma dans un complet mutisme lorsqu'elle soupçonna la destination que son mari souhaitait donner à la promenade familiale. Dans la voiture régna un silence particulièrement lourd, au moment où Rizzoli ralentit l'allure du véhicule pour sortir de la voie rapide par la bretelle de Gargazzone.

    - Tu ne respectes pas tes promesses, Guido, que cherches-tu, c'est bien par ici qu'est morte la petite Lisa, n'est-ce pas?

    - C'est un excellent endroit pour exercer les enfants au vélo, et nous à la marche, répondit Rizzoli, sans grande conviction dans la voix.


    ***

    La pasta: les pâtes.
    Scala quaranta: jeu de cartes qui s'apparente au rami.
    Bancomat: une carte de crédit.
    Sono delle cazzate: ce sont des conneries.
    L'oss buss : osso buco (dialecte milanais).
    La Mokona: machine à café.
    Mebo: la voie rapide qui relie Merano à Bolzano.

    ***

     

    2ème partie à suivre !

     

     

    Denis Costa

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  • Denis Costa - Photo 22

     

     

     

     

     

    - C'est à peine croyable! s'écria le commissaire, furibond. C'est même insupportable d'entendre pareilles balivernes!

    - Et pourtant, je vous le dis tel qu'il en est, répondit le vice-questeur, Matteo est venu avec son père, tout à l'heure à la questura pour se livrer à la police et confesser le crime. Ça n'a pas duré longtemps, je l'ai reçu et il a tout avoué...

    - Pourquoi ne pas m'en avoir aussitôt averti? s'emporta Rizzoli.

    - Calmez-vous, commissaire! Je vous rappelle que je suis vice-questeur de Bolzano, et c'est à ce titre, que ce jeune homme a demandé à me parler... En outre, le questeur Alessandro De Stefani qui arrive lundi, souhaite que je poursuive la direction de l'enquête jusqu'à son dénouement. J'en prends donc le total contrôle et l'entière responsabilité...

    Walshofer avait répondu au commissaire de façon à lui rappeler clairement l'infériorité de sa position ainsi que les convenances inhérentes aux rapports hiérarchiques. Rizzoli s'enfonça dans son fauteuil et croisa les chevilles. Il enchaîna, après un long silence de méditation qui ne l'avait pas tempéré.   

    - Ah, certes, monsieur... Et... vous avez cru le jeune homme? Je veux dire... il a précisé les circonstances de son meurtre?

    - C'est à vous de vérifier ses allégations... Tout est inscrit dans ce procès-verbal, tenez, lisez... Il affirme en substance, que leur dispute s'est prolongée sur le chemin du retour. Puis, Lisa aurait fait une crise de nerf et aurait lâché son vélo, à hauteur de la chapelle. Elle aurait continué à pied, alors que lui était à ses côtés, pied à terre... Ils se dirigèrent droit devant eux, sans autre but que celui de poursuivre leur discussion... c'est ainsi qu'ils se retrouvèrent sur les rives de l'Adige. Là, il aurait craqué et il l'aurait étranglée... Il l'aurait laissée sur place sans penser qu'il l'avait tuée...  puis, il aurait regagné Merano à vélo.

    - Hum! fit Rizzoli, et les gants, il a parlé de ses gants?

    - Je lui ai posé la question, figurez-vous, commissaire, répondit Walshofer, sur le ton de quelqu'un qui n'apprécie pas d'être pris en défaut. Il en a toujours une paire qui ne quitte pas son sac en toile, m'a-t-il précisé, et le dimanche du meurtre, il l'avait sur le dos... le sac. Cela corrobore d'ailleurs les résultats de la perquisition que vous avez faite avant-hier dans sa chambre, n'est-ce-pas commissaire?

    Rizzoli fit la grimace. Il se souvint parfaitement que la fouille de la chambre du gamin avait permis aux policiers de recenser un ballon de foot, des piles de CD, une PlayStation puis, sur le lit défait, des vêtements éparpillés comme des blessés sur un champ de bataille, et surtout le sac à dos, avec, dans l'une des poches extérieures, une paire de gants élimés en cuir, même si ce n'était pas, à proprement parlé des gants de motard.

    - Commissaire, il y a suffisamment d'indices, tout un faisceau d'indices concordants, devrais-je préciser, qui justifient l'inculpation du garçon, ne trouvez-vous pas?

    Le commissaire comprit que le gamin avait menti, une fois de plus, mais là, vraiment, il avait fait fort, c'était un énorme mensonge qui pouvait le conduire tout droit en prison, et pour longtemps... Mais dans quel but faisait-il ça, se demanda Rizzoli? Pour disculper le jeune homme, il ne restait plus au commissaire que sa force de persuasion et les présomptions relevées contre le prélat.

    - Monsieur, vous savez aussi bien que moi, qu'un aveu de culpabilité ne signifie rien... Moi, je vous affirme que ce gamin est innocent, et je découvrirai les mobiles de son attitude que je trouve tout à fait ridicule! J'ai une autre piste, et vous le savez bien... Don Roberto Moser, le prélat sulfureux qui a ses entrées chez les Innerhofer...

    - Oui, en effet, le prélat dont vous m'avez parlé ce matin, mais je ne vous suis pas, commissaire, un prélat! ce n'est pas possible... vous ne vous rendez pas compte de l'impact chez nos concitoyens!

    - Un prélat, et bien alors? cela ne change rien à l'affaire. Il aurait très bien pu être menuisier, notaire ou cadre commercial dans une usine de conserves! Il se fait juste que Moser est un prêtre, je ne choisis pas la profession, ni la classe sociale de mes suspects! … Cela ne suffit pas à ébranler vos certitudes, de savoir que Don Moser possédait un vieux scooter au moment des faits, et qu'il s'en est débarrassé, précisément mardi, deux jours après le meurtre? Lisez bien ce fax provenant de l'agence automobile de Merano qui s'est occupée du transfert de propriété... Regardez... en haut sur la carte grise, le nom de l'ancien propriétaire Moser Roberto, en bas, l'identité du nouveau propriétaire, un certain Megalazzi Umberto... Examinez bien la date! le transfert de propriété du scooter 125cm3, immatriculé BS286NC, date d'il y a trois jours à peine! C'est un hasard, selon vous?

    - Pour dissiper toutes traces éventuelles et brouiller les empreintes, vous voulez dire? Pourquoi pas, c'est une piste à ne pas écarter en effet... mais à titre personnel, je suis plus que sceptique... Ça peut être une simple coïncidence, c'était un vieux scooter après tout...

    - Les flics ne doivent pas se fier aux coïncidences, vous le savez aussi bien que moi, monsieur le vice-questeur! L'existence de ce scooter est un élément matériel de première importance, c'est même l'élément qui nous manquait pour comprendre la succession des faits qui ont conduit à cette tragédie. Le prélat a embarqué la fille pour une promenade en scooter qui a mal tourné... Ne balayez pas d'un revers de main la vente de ce véhicule, qui tombe bien opportunément pour le prélat, ne trouvez-vous pas?

    - Non, cette fois-ci, commissaire, vous ne m'aurez pas. On a suffisamment d'éléments à charge pour saisir le procureur. Matteo passera le week-end dans nos locaux, je vous demande de mener à bien les derniers interrogatoires. Lundi matin, Matteo Degasperi s'expliquera devant le juge, et croyez-moi, commissaire, aucun doute à avoir, le jeune homme sera mis en examen!

     

     

    Denis Costa

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    Denis Costa - Photo 20

     

     

     

     

    Rizzoli consultait son ordinateur lorsque ses deux inspecteurs, suivis de l'assistant Kallmünz, firent le siège de son bureau. Ils se montrèrent tout aussi curieux que leur patron, de découvrir la page web du prélat Roberto Moser.

     

    - C'est dingue, s'exclama Kallmünz, même les curés ont accès à internet! qu'est-ce-qu'ils peuvent bien y mettre?

     

    - Ben, Moser par exemple, sur son blog, il y a précisé tout son pedigree, en occultant, il va sans dire, ses démêlés avec la justice djiboutienne... Oh! et bien, lisez moi ça... mais... il récolte des fonds pour le compte du diocèse d'Addis-Ababa, en Éthiopie... pour lutter contre l'analphabétisme, précise-t-il... il nous rejoue sans vergogne le coup de Djibouti... il sait rebondir notre bonhomme!

     

    - Et... comment tu t'y es pris pour accéder à sa page? s'enquit Farina.

     

    - Rien de plus simple, ou plutôt, grazie mille à mon Antonino qui s'est démerdé à rentrer dans le fichier du Vatican... Il m'a fait parvenir toutes les infos détenues par les archives de police, plus celles de Rome... comme ça, en un simple clic!

     

    - C'est légal, ça? s'interrogea Gasser. Je veux dire, on ne risque pas l'excommunication?

     

    - Jeune homme, il est temps pour vous d'admettre l'idée qu'au recto de l'école de police, où l'on vous apprend ce qu'il convient de faire, s'harmonise un verso, l'école de la vie, où l'on est contraint de faire ce que l'on fait, verst? … Ne soyez pas désespéré Gasser, Farina s'occupe de vous!

    åndn  

     

    - Je plaisantais, commissaire!

     

    - Fort bien, Gasser, j'ai toujours pensé que Farina était le gourou idéal qu'il vous fallait...

     

    - Y'a même des photos... esquiva Farina amusé, tout en lançant un clin d'œil complice au commissaire.

     

    - Oui, et sur les photos, il apparaît toujours vêtu de sa soutane noire que portent les bénédictins, l'ordre auquel il appartient, précisa Rizzoli.

     

    - C'est toujours habillé ainsi qu'on le croisait chez les Innerhofer, murmura le vice-inspecteur.

     

    - Normal, lorsqu'il venait à Lana, c'était pour confesser la famille. C'est fou ça, commissaire, vous ne trouvez pas? Ils ne se déplacent pas à l'église pour se confesser, ces gens-là, c'est le bon Dieu qui vient à eux, direct, nach Hause! s'étonna Kallmünz.

     

    - Allez ragazzi, asseyons-nous autour de la table-conférence, on sera mieux pour discuter, proposa Rizzoli. Puis, il poursuivit: vous confirmez tous, ici, que Don Roberto Moser est le confesseur des Innerhofer? … et sans doute, accessoirement, l'un des principaux bailleurs de fonds des actions humanitaires du prélat?

     

    - Certes, et pour le coup, on ne l'a pas pris comme une confession, plaisanta Farina. Sabine Innerhofer nous a affirmé qu'elle se confessait à domicile, elle, son mari et même Lisa, comme s'il n'y avait rien d'aberrant dans cette démarche... quelque chose de naturel, en somme... Cependant... après le décès de leur fille, Don Moser est passé de l'état de confesseur, à celui de consolateur, il arrivait tous les matins pour réconforter la famille. Tous les jours, il était là à leurs côtés... Je ne sais pas vous, poursuivit-il, en tournant le regard sur sa droite, vers Gasser et Kallmünz, mais moi, à le voir bouger dans la maison, j'avais l'impression qu'il faisait partie des meubles... Il sait où se trouvent tous les objets du quotidien...

     

    - Klar, rétorqua Kallmünz, la dernière fois, bah... c'était ce matin, Frau Innerhofer nous a proposé un café dans la cuisine... eh bien, c'est le prêtre qui a sorti des placards, les tasses, les coupelles, et même les sachets de sucre en poudre...

     

    Rizzoli hocha la tête. Alice ayant fait de la cuisine son domaine réservé, il lui aurait été impossible de préciser, comme ça, à brûle pour-point, où y étaient rangés, l'écumoire à pâtes, le casse-noix, ou même le peperoncino frais ou en poudre, qu'il aime avoir près de son assiette, pour accompagner les plats épicés préparés par sa femme.

     

    - Hum! une chose est sûre, songea le commissaire, ce prélat fait parti des familiers depuis plusieurs mois, déjà, et Lisa n'avait donc aucune raison de se méfier de lui...

     

    Les trois policiers acquiescèrent. Gasser balbutia quelques paroles incompréhensibles.

     

    - Ah! je vous vois ruminer, Gasser ... Faites-en nous profiter...allez-y, lâchez-vous, on vous écoute!

     

    - Eh bien, commissaire, non... je me disais... Lisa rentrait chez ses parents en bicyclette, lorsqu'elle croise Don Moser, au niveau de la chapelle Santa Agatha... ce serait logique, c'est là que l'on a retrouvé son vélo, sagement posé contre une haie. La fille, sans doute était en larmes, elle venait de se disputer avec Matteo... Le curé l'interpelle, lui demande ce qu'il se passe, et là... pardauz! se succèdent des évènements dont on ne connaît ni la cause, ni les circonstances exactes, encore moins le mobile, jusqu'à la mort de la petite... Lui, emmène Lisa faire un tour jusqu'au bord de l'Adige... pour la consoler...

     

    - Décidément, c'est un prêtre qui passe ses journées à consoler, ironisa Farina.

     

    - Mais comment sont-ils allés sur les rives du fleuve, en voiture? poursuivit Gasser.

     

    - Si tout s'est passé comme vous l'affirmez, Herr Gasser, il n'y a pas eu préméditation... reprit Kallmünz, et le rapport d'autopsie précise que la strangulation est le fait de mains d'homme gantées de cuir, non?

     

    - Et alors? questionna Gasser.

     

    - Et alors... cela signifie que l'assassin portait déjà ses gants lorsqu'il croisa Lisa... donc... l'assassin n'était pas en voiture, mais... probablement en moto!

     

    - Un prélat en moto, ricana Farina... Vous savez à qui il me fait penser notre ecclésiastique?… à Terence Hill, dans le rôle de Don Matteo, le gentil détective en soutane, que nous ressort la Rai uno, dans ses soap épisodes sans fin!

     

    - En moins télégénique! concéda Rizzoli... N'empêche, quand Don Roberto n'officie pas, il s'habille comme toi et moi, en civil... dans la tenue qu'il portait lorsqu'il est venu me voir, ce matin... mais, bon, c'est vrai, il n'avait pas de casque sous le bras... Je vous suis tous deux dans cette voie, répliqua le commissaire aux policiers Gasser et Kallmünz. D'où l'impérieuse nécessité de savoir si notre ecclésiastique possède une moto. J'ai déjà demandé à nos services de se renseigner. On ne devrait pas tarder à m'informer...

     

    - Je continue, commissaire? s'enhardit Gasser.

     

    - Prego, prego, Gasser. j'aime quand votre esprit bouillonne...

     

    - Ils partent tous deux en direction de Gargazzone, sur la moto du prélat... Il dépose l'engin sur le parking de la gare, et tous deux se dirigent, à pied, vers le fleuve, qui se trouve à deux pas...

    - Mais pourquoi, précisément là, à cet endroit? objecta Farina.

     

    - Hum! fit le commissaire, était-ce réfléchi, prémédité de sa part à cet instant là, ou était-ce Lisa qui souhaitait se dégourdir les jambes sur la piste cyclable qui longe le rivage? On le saura sans doute un de ces jours...

     

    - Quoiqu'il en soit, poursuivit Gasser, les deux protagonistes discutent, elle se confie, et... c'est là qu'a dû se jouer le drame... Il s'est passé quelque chose... Elle a avoué qu'elle était enceinte, par exemple...

     

    - C'est plausible, rétorqua Farina, mais tu sais bien, Andreas, que ce matin chez les Innerhofer, on a appris deux choses essentielles de la bouche du prélat, dont la première, justement, est qu'il ignorait que Lisa portait le fruit du péché... il l'a affirmé en tout cas. Et un prêtre, ça ne ment pas...

     

    - A moins que tout le monde mente au contraire, s'interrogea Kallmünz.. Un confesseur menteur qui écoute à confesse, des confessés menteurs, qui, comme Lisa, n'avoue pas leurs péchés les plus graves? Et tout ce beau monde, en final, reçoit l'absolution!

     

    - Non, je pense que sur ce point, Don Moser dit vrai, continua Rizzoli. Personne ne connaissait la grossesse de Lisa. Matteo nous l'a souvent répété, pas même les parents ne le savaient, nous a-t-il confié. Même sous le coup de la colère, de la déception, je ne crois pas que Lisa aurait lâché le morceau au prêtre. Elle ne lui a rien avoué... Qu'en pensez-vous, vous-autres?

     

    Les avis furent partagés, mais tous convinrent que de toute façon, rien ne permettait de lier le meurtre à la situation de Lisa.

     

    - Et, que pensez-vous de la seconde affirmation du prélat?... Il priait tranquillement dans la chapelle de Santa Agatha, à l'heure approximative du meurtre, sourit le commissaire... C'est son alibi, n'est-ce-pas?

     

    - J'ai envoyé les agents Trevisan et Luciani enquêter à Lana, précisa Farina. Ils sont déjà sur place. Bien que le prêtre ait affirmé qu'il était seul à prier, ils s'efforcent de trouver des témoins qui auraient fréquenté la chapelle au même moment, ou à l'extérieur... des marcheurs, des cyclistes, un tracteur, pourquoi pas... Ils se renseignent auprès des paysans et des hôtels du voisinage. Mais entre midi et demi, et treize heures, généralement, les touristes mettent les pieds sous la table pour déjeuner. Quant aux paysans, ils préparent leurs caloriques canederli, tandis que les Strudel sont déjà enfournés! Je crains fort que nos collègues fassent choux gras...

     

    - Et... avant midi, qu'avait-il fait notre prélat?

     

    - Justement Guido, il n'avait pu assister à la traditionnelle messe de neuf heures, à l'église paroissiale Santa Croce de Lana, c'est pourquoi, il était venu prier plus tard dans cette petite chapelle...

     

    - Bon, c'est tout pour le moment? interrogea Rizzoli, à la cantonade.

     

    Un silence pesant répondit à sa demande. Le commissaire éloigna sa chaise du bord de la table et croisa les bras en soupirant. Puis, l'air dépité, il s'y rapprocha de nouveau, y allongea un bras, et tapota nerveusement la pointe d'un stylo, victime d'inutiles maltraitances.

     

    - Les Innerhofer confirment-ils avoir désigné le prélat comme émissaire pour venir quémander auprès de moi le corps de leur fille?

     

    - C'est exact, Guido... et pour tout te dire, ils n'ont guère apprécié l'interrogatoire que nous avons fait subir à leur protégé. Ils nous ont pratiquement sommé de ne pas nous en prendre à lui et d'enquêter plutôt chez les Degasperi... Ils le préservent, comme s'il faisait parti du clan. On en revient à ce que je te disais tout à l'heure... Désolé, Guido, nous n'avons rien appris de bien nouveau, et nous n'avons rien de tangible qui puisse mettre en cause ce prélat...

     

    - Bon, bon, s'énerva le commissaire en consultant sa montre, attendons la réponse du service des immatriculations.

     

     ***

     

    å

    Verst

    ndn? dialecte tyrolien, verstanden en allemand : compris? 

     

    Nach Hause: à la maison (en allemand).

    Peperoncino: petit poivron italien, de la famille des épices.

    Pardauz!: patatras! (en allemand).

    Soap épisodes: épisodes-savon: employé pour désigner les feuilletons glamour ou non, qui s'étalent sur plusieurs périodes.

     

    ***

     

     

    Denis Costa,

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    Frau Gruber reprit l'ensemble de ses observations, phrase après phrase, de façon didactique, en débrouillant les termes scientifiques les plus obscurs, même pour un commissaire aguerri. Rizzoli fut très attentif au discours de la légiste, à seule fin de dénicher, ne serait-ce que la plus petite parcelle d'indice susceptible de confondre un deuxième suspect, sous les traits de Don Roberto Moser, un homme au visage carré et au regard froid et déterminé, presque dérangeant. Tout en écoutant l'exposé d'Anna Gruber, le commissaire admit avoir été mal à l'aise ce matin, en présence du prélat. Mais ce n'est qu'à l'instant même, plusieurs heures après la rencontre, qu'il venait de s'en expliquer les raisons.

    Rizzoli trouva le rapport de la légiste particulièrement fouillé, mais il conclut bien vite, désappointé, qu'il n'apportait aucun élément novateur, sur les circonstances du meurtre de la petite Lisa.

    Le commissaire, le nez dans les procès-verbaux, ne vit pas arriver les inspecteurs Gasser et Farina.

     

    -Sympathique comme endroit, lança Farina, le commissaire nous a déniché une table dans une ambiance typique, particulièrement romantique!

     

    - Ja, klar! c'est charmant tous ces vitraux allégoriques, j'espère que le menu sera à la hauteur du cadre, renchérit Gasser.

     

     

    Le commissaire remarqua que ses deux inspecteurs avaient retiré cravate et veston pour venir déjeuner. Il approuva ce choix et en attribua l'initiative à la décontraction spontanée de Farina, qui entraînait son jeune collègue dans la juste direction.

     

    - Frau Gruber, excusez leur tenue, s'amusa-t-il, ils se croient déjà en week-end! Prego, prenez place chers collègues! poursuivit le commissaire en les invitant à s'asseoir.

     

    Les deux hommes s'installèrent après avoir tendu une poigne virile à Anna Gruber, qui répondit par une main aussi décidée que son sourire.

     

    - Vous avez une équipe formidable, commissaire! s'exclama le docteur, en rangeant les documents dans sa serviette, mais je suis certaine que vos inspecteurs ignorent tout du prestige historique et culturel de cet établissement. Il n'est pas simplement charmant et romantique. Ici, se sont succédés des princes, des intellectuels et des artistes. Se sont assis, peut-être sur à votre place, Monsieur Farina, ou bien à la vôtre, Monsieur Gasser, le médecin psychanalyste Sigmud Freud, et aussi, qui sait? le célèbre peintre autrichien Albin Egger-Lienz... autrichien, du moins de naissance, car il est mort italien, suite à l'annexion de notre belle province par la Monarchie de Savoie...

     

    Devant la mine dubitative des deux inspecteurs, la légiste s'engagea dans un long exposé sur la vie et l'œuvre du peintre. Rizzoli se dit que devant la narration de haute tenue du docteur, il serait mal venu de lui demander la destination originelle du broc en fer blanc qui trônait à l'entrée du restaurant.

    Les convives finirent par commander les plats, et la conversation se recentra sur le meurtre de la petite Lisa.

     

    - Nulle part dans votre rapport, docteur, n'apparaît le moindre petit épisode de violence, hormis bien sûr, la strangulation fatale. On ne tue pas comme ça, tout de même, sans signes avant-coureurs, sans lutte, sans que la victime ne se défende un tant soi peu? s'étonna le commissaire.

     

    - C'est ainsi pourtant, répondit la légiste d'un ton ferme. La seule égratignure que la petite s'est faite dans les instants qui précédèrent sa mort, je l'ai constatée au niveau de sa cheville droite, sur le côté. Je pourrais me concentrer sur cette légère blessure, si vous le désirez, et en chercher la nature exacte... Mais ce sera sans doute un objet sur lequel elle se serait frottée, ou qu'elle aurait heurté avec sa cheville, car je n'ai trouvé ni ADN étranger, ni trace de tissus humains à ce niveau... Comme je l'ai précisé tout à l'heure, je le dis pour vos inspecteurs, commissaire, on peut même déterminer avec précision, que le dernier rapport sexuel de la petite, n'avait rien d'un viol. Dans le cas contraire, on aurait trouvé dans le sperme du garçon, des enzymes particulières à un niveau très concentré, des enzymes prostatiques, les phosphatases acides.

     

    Gasser ne put contenir une moue d'aversion.

    - Et... et au niveau des ongles? s'enhardit-il, je ne sais pas, moi, des poils, des cheveux?

     

    - Quelques particules de terre et des traces infimes d'herbe sous les ongles, répondit le docteur Gruber... Quant aux poils, deux exemplaires longs et épais, enroulés sur eux-mêmes, laissés par Matteo, vraisemblablement pendant l'amour, sourit la légiste... Je peux même vous préciser que l'analyse de poils de l'un et de l'autre, révèle que ces jeunes ne fumaient pas de cannabis, et qu'aucun des deux n'avait pris récemment de médicaments. Lisa n'a pas été droguée, par exemple, pas de trace de somnifère, et autre sédatif pouvant expliquer, disons... une certaine passivité...

     

    - Pas d'empreintes, non plus, docteur? poursuivit Farina.

     

    - Aucune, inspecteur, désolé. Le meurtrier portait des gants, c'est en tout cas ce que révèlent les analyses sur le cou de la victime... des gants probablement en cuir, comme ceux que portent les motards. Mais j'avoue n'être jamais montée sur ces grosses machines, souligna-t-elle, en moulinant les bras devant son visage.

     

    Rizzoli hocha la tête et se pinça la lèvre inférieure, comme pour signifier qu'il se plongeait dans de profondes réflexions...

     

    - Des gants... médita le commissaire... Je ne vous cacherais pas docteur, que nous sommes sur la trace d'un deuxième suspect possible, un homme, lui-aussi, précisa le commissaire, vos analyses pourraient-elles nous aider? Comprenez-moi, j'ai besoin de preuves, d'indices même minimes pour pouvoir me lancer, avec plus de conviction, sur la piste de cet homme...

     

    Anna Gasser resta un moment à cogiter, le menton appuyé sur la paume de sa main. Elle releva finalement la tête en fixant le commissaire, droit dans les yeux.

     

    - Oui, je sais, commissaire, le vice-questeur me l'a rappelée par deux fois déjà... Désolé, mais pour l'ADN, il n'y en a qu'un... mais j'ai promis de retravailler là-dessus, ajouta Frau Gruber, et je le ferai, soyez sans crainte! En revanche... je vais poursuivre des analyses chimiques complémentaires sur le short que portait Lisa, sur son sweat aussi, et sur ses sous-vêtements... Peut-être trouverais-je autre chose que les traces d'herbe déjà décelées... Je m'y mets dès ce week-end, exceptionnellement pour vous, commissaire!

     

    Les Spätzle aux épinards, le plat principal commandé par les hommes, succédèrent bientôt à l'antipasti, composé de canederli en bouillon, tandis que Frau Gruber s'était contentée d'un plat unique, le copieux Gröstl, assortiment de viandes et de charcuteries locales, accompagnées de pommes frites, le tout, servi dans une petite poêle en fer forgé. Les couverts comme les mandibules s'entrechoquèrent dans la bonne humeur, malgré la longue litanie des indices rapportés aux faits, rabâchés par les policiers, en quête d'éléments qui auraient pu éventuellement échapper à leur sagacité.

    Le repas s'acheva sur une tasse de café fort, dont Rizzoli, comme à son habitude, fit tourner le fond à toute vitesse, afin d'avaler les dernières gouttes avec les cristaux de sucre.

     

    - Notre repas commun fut très agréable, Madame, conclut le commissaire, agréable, utile et instructif, précisa-t-il. J'espère qu'il en fut de même pour vous... On remettra cela une autre fois, si vous le souhaitez...

     

    Anna Gruber se perdit en remerciements, devant la mine amusée des inspecteurs, puis, elle quitta l'établissement, suivie des trois policiers qui réglèrent l'addition à la romaine.

     

    - Ne vous l'avais-je pas dit qu'il était important d'entretenir des relations amicales avec sa légiste? répéta Rizzoli, tout guilleret, alors que le petit groupe se dirigeait vers la sortie. Mon archiviste s'est arrangé pour accéder aux dossiers de la Curie romaine, des dossiers sur le personnel, équivalents à ceux que nous détenons dans la police, bien que nous nous intéressions moins à la vie privée de nos salariés que l'Église, apparemment. Je sais tout ou presque sur Don Roberto Moser, sauf un détail à éclaircir... possède-t-il une moto, par hasard cet ecclésiastique? conclut-il, le sourire carnassier aux lèvres, prêt à relever un nouveau défi.

     

    ***   

     

    Ja, klar!: oui, c'est clair! (en allemand).

    Spätzle: préparation culinaire de pâtes molles et cassantes, dans les régions germaniques.

    Antipasti: entrée ou hors-d'œuvre, dans les menus italiens.

    Canederli ou Knödel, en allemand: boulettes à base de pain, lait, œuf, speck, oignons et persil, servies en sauce ou dans le bouillon.

    Régler l'addition à la romaine: chacun paie sa part à concurrence de ce qu'il a commandé.

     

     

    ***

     

     

    Denis Costa,

    Texte et photo

     

     

      

     


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  • Denis Costa - Photo 18

     

     

     

     

    Rizzoli avait besoin de solitude. C'était pour lui une exigence que de s'isoler, lorsque la situation l'exigeait, pour réfléchir, faire le point sur les affaires en cours, ou simplement récupérer l'énergie perdue. Il se murmurait alors à lui-même des phrases furtives, tout en marchant, en pédalant, ou bien en s'exposant au soleil sur l'une des pelouses ombragées du lac de Caldaro qu'il affectionnait tant, un havre de paix, tranquille et bucolique, proche de sa ville de Bolzano. Il croisait parfois des passants, amusés, voire interloqués, qui se retournaient derrière son dos, le prenant sans doute pour un fou, un illuminé, ou au mieux, pour un Archimède du vingt-et-unième siècle, bien qu'il n'était jamais arrivé au commissaire de crier eurêka! en courant nu dans les rues de la ville... Rizzoli de toute façon s'en moquait. Ce matin-là, il se rendit à pied, en éclaireur à la Stube Ca' de Bezzi, seul avec lui-même. Un rendez-vous incontournable quand il se savait à la croisée des chemins, à la veille de décisions importantes. Ne souhaitant pas contacter ses deux collègues sur leur portable, sa secrétaire, la signorina Silvana, avait reçu la consigne de le prévenir dès leur retour de Lana.

     

    Le commissaire avait l'intime conviction que l'auteur de l'homicide était le prêtre qui était venu le matin même, se faire connaître à lui. Mais dans quel but avait-il franchi le portail de la questura? Etait-il réellement l'émissaire de la famille Innerhofer, comme il le prétendait? … Rizzoli n'avait pas souhaité partager son intime conviction à ses inspecteurs, pour préserver une certaine objectivité de l'enquête. Il conserva une certaine prudence, d'autant plus qu'aucun début de preuve ne venait étayer ses certitudes, pas plus d'ailleurs que de mobiles possibles, que le commissaire s'efforçait néanmoins d'imaginer, non sans un réel effroi. Plus que jamais, il fallait reconstituer les pièces d'un puzzle, sachant qu'il ne possédait, à l'instant précis, aucune des pièces nécessaires pour alimenter le jeu. Rizzoli se demanda si sa méfiance vis-à-vis de la religion et de ses serviteurs ne l'aveuglait pas exagérément, au point de l'acculer au fond d'une impasse. Tout comme l'addiction à l'alcool peut confisquer au buveur invétéré sa capacité de jugement, l'anticléricalisme dont il faisait preuve, pourrait bien lui jouer de sales tours!

    Le simple fait d'envisager qu'un représentant d'un culte, quel qu'il soit, puisse retirer la vie à son prochain, était déjà terrible en soi... et plus que tout, l'idée n'était pas même concevable! Il s'étonna rétrospectivement, de la réaction flegmatique de ses inspecteurs, croyants et sans doute pratiquants, à l'idée qu'un ecclésiastique puisse être soupçonné de meurtre. Les deux hommes pourtant, semblaient l'avoir admis le matin même, sans avoir émis de protestations particulières. Mais c'est vrai que l'on en apprenait de belles, en ce moment, dans la sphère cléricale! se dit-il.

     

    Le commissaire traversa sur son flanc droit la piazza Walther, et se dirigea, d'un bon pas, vers la via dei Bottai. C'est l'une des artères principales du vieux Bolzano qui raccorde entre elles, les plus anciennes ruelles de la ville, dont les façades décorées de fresques épiques ou religieuses, transportent les badauds plusieurs siècles en arrière. Rizzoli appréciait cette rue piétonne, bruyante et animée, bordée aujourd'hui d'élégantes boutiques, mais qui, jadis, au Moyen-âge, procurait ripaille et repos aux marchands du Nord qui rejoignaient la Sérénissime, embarqués dans leurs lourdes charrettes tirées par des chevaux. Les arômes de Speck aux nuances de genièvre, mêlés à celui du chou noyé dans sa saumure, sorti de l'une de ces nombreuses lucarnes de cuisine, s'accordaient avec une incomparable authenticité, au bouquet salé des bretzels dorés, livrés encore fumants aux restaurateurs de la rue. Une rafale de vent, plus fraîche que l'air, fit chuter deux verres qui roulèrent sur une table de terrasse, avant de se briser en petits morceaux sur le macadam. Scheisse! s'écria, le sourire aux lèvres, un serveur qui accourut aussitôt, pour constater la casse. C'était le seul incident significatif que releva le commissaire, avant de déboucher via Andreas Hofer, à l'approche du restaurant où, sans doute, l'attendait déjà la Frau Gruber.

     

    Rizzoli retrouva la femme médecin à hauteur de l'enseigne blanche en fer forgé, solidement amarrée à la façade arrondie de la Stube Ca' de Bezzi. C'était une décoration esthétique, noyée dans les feuillages, qui figurait un broc à bec évasé, dont le commissaire s'était toujours demandé s'il était à bière, à vin, ou à lait. Il ne lui était pas venu à l'esprit de chercher la réponse auprès d'Anna Gruber, pourtant native de Bolzano, une passionnée de sa ville, aux connaissances étendues. Il remarqua simplement qu'elle tenait fermement une serviette en cuir noir, tout en tirant sur sa cigarette avec détermination, comme si elle souhaitait accélérer la décomposition des dernières fibres de tabac incandescent. Un signe qui lui fit penser qu'elle l'avait repéré de loin, bien avant qu'il ne l'aperçoive lui-même.

     

    - Commissaire, ne blâmez surtout pas ma dépendance à la cigarette, comme le fait chaque matin mon mari bien trop prévenant à mon égard! s'exclama la légiste, en s'approchant du policier, je ne le mérite pas...

     

    La remarque, sous forme de supplique de Frau Gruber, déconcerta le commissaire, car il n'avait pas même ouvert la bouche. Il n'en avait pas moins songé avec conviction, que les médecins, décidément n'étaient pas crédibles. Si ces gens de science narguaient la mort en fumant, comment pouvaient-ils convaincre leurs patients de se soigner, avec toute la force de persuasion nécessaire?

     

    - Je ne doute pas que vous puissiez lire dans les pensées, docteur, s'amusa-t-il, je ferai attention la prochaine fois à ne pas extérioriser mes réflexions intérieures... Excusez mon léger retard, nous avons eu une matinée fort chargée... J'ai réservé une table par téléphone, mes collègues ne devraient pas tarder, ils m'ont envoyé un SMS, il y a quelques instants.

     

    Il était midi vingt, et les salles faisaient déjà le plein. Des rires fusaient de tous côtés, les chopes de bozner Bier voyageaient sur leurs plateaux avec agilité, malgré la grande bousculade, des grappes humaines vinrent s'agglutiner autour du bar, en braillant le dialecte tyrolien, ce qui fit renoncer le commissaire à sa première intention, celle d'y commander un apéritif, en attendant les inspecteurs. Les deux convives emboîtèrent donc le pas à un serveur qui les dirigea à l'étage, dans un renfoncement tranquille du restaurant, là où la façade forme au dehors, un balcon hexagonal en angle, caractéristique de bien des édifices de la vieille ville. Rizzoli s'assit à côté de la légiste sur une banquette de coin en bois, et non en face d'elle, pour éviter une position de confrontation. Cela lui sembla plus amicale comme disposition de table, ils auraient ainsi les deux inspecteurs en-vis-à-vis, assis sur des chaises.

    Anna Gruber sourit au commissaire, et sans tarder, elle déballa de sa sacoche, le rapport d'autopsie accompagné de divers clichés qui s'étalèrent sur la table.

     

    - Vous voyez, commissaire, j'ai tout emmené avec moi, afin de vous commenter les observations que j'ai notées là-dedans, dit-elle en entrouvrant le rapport.

     

    ***

     

    Eurêka!: j'ai trouvé (en grec)

    Stube: salle, salon (en allemand). Par extension, local recouvert de bois, du sol au plafond, meublé de façon rustique, typique des régions alpines et allemandes.

    Scheisse!: interjection, merde! (en allemand).

     

     

    ***

     

     

    A suivre

     

     

    Denis Costa,

    Texte et photo

     

     


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