• DE SHARIBDE À CILA - Rahar - Science-fiction et polar noir

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    – Joshua ! Tu peux pas garder ton caleçon chez toi ? Tu deviens de plus en plus bordélique.

    – C’est pas moi, Ray. Je suis peut-être désordonné, mais pas à ce point.

    – Alors, c’est le Père Noël qui a jeté ce… machin malodorant sur ma couchette ? Tu me prends pour un demeuré ? Ou bien est-ce que tu veux t’essayer aux farces de mauvais goût ?

    – Mais je t’assure Ray…

    – C’est peut-être Heinz qui l’a mis là, hein, connard ?

    – Eh oh ! J’ai rien à y voir, moi. J’toucherais pas à un seul fringue de ce puant de Josh.

    – Tu t’es pas senti Heinz ? On a la même ration d’eau que je sache.

    – Ouais, tu pues Joshua, et il faut que tu balances tes saletés sur ma couchette.

    – Mais j’vous dis que c’est pas moi, bordel !

    Je fais irruption dans le dortoir.

    – Qu’est-ce que c’est que tout ce boucan ?

    – Ah Alan, tu tombes bien, c’est ce couillon de Joshua qui fout le bordel.

    – C’est pas vrai Al, y a quéqu’un qui m’en veut.

    – Écoutez les gars, nous n’avons plus qu’une semaine à tirer dans le subespace, vous ne voudriez pas tâter des geôles de Cila à notre arrivée n’est-ce pas. Essayez de garder votre équilibre psychologique. Et toi Joshua, range un peu ton foutoir.

    – Mais…

    – Suffit, Josua ! Tu veux que je fasse un rapport au commandant ? Pour remédier à l’énervement dû à votre inaction, je vous propose de vérifier et de préparer vos instruments et vos appareils.


    Je sors en fermant la porte. En tant que second, je me dois de maintenir la discipline. Le Coudépé est un vaisseau doté d’un nouveau propulseur, fruit des recherches des techniciens de Mineral Corp. L’astronef devait prospecter une nouvelle planète, Cila, susceptible de présenter d’importants gisements d’iridium et de terres rares, selon les astrophysiciens. La construction du vaisseau et de son propulseur avait été très onéreuse et l’objectif passablement éloigné. La sélection de l’équipage avait été très sévère, selon des critères plus techniques que psychologiques, ce qui avait soulevé des controverses. Mais le PDG avait tranché.


    Nous avons donc deux géologues (Ray Jional et moi, Alan Kappone), un minéralogiste (Heinz Eynieur), un géographe (le commandant Ivan Detoux) et un chimiste (Joshua Atwa). Je ne suis pas vraiment supérieur aux autres géologues, mais je suis aussi physicien et j’ai l’avantage d’avoir travaillé avec les concepteurs du propulseur. Si la mission était couronnée de succès, Mineral Corp écrasera complètement son principal et unique concurrent, Metalica Inc.


    En négligeant l’aspect psychologique dans la sélection, les dirigeants ont pris un risque. Il n’est pas facile pour cinq personnes choisies au hasard de cohabiter dans un espace réduit pendant trois semaines. Il faudrait des hommes à l’esprit fort et au caractère équilibré. Une simple friction pourrait dégénérer en heurts violents.


    Le lendemain, Heinz hurle comme une vierge violée. Joshua s’est pendu au montant de la couchette du haut.


    – C’est ta faute Ray, tu l’as poussé à bout.

    – Ne me cherche pas Heinz, hein. Est-ce ma faute si ce n’était qu’une petite nature ? Et qui nous dit que ce n’était pas toi qui me faisais des niches ?

    – T’es tordu, et si c’était toi-même qui cherchais un prétexte pour le tyranniser ?

    – Non mais je vais te…

    – Arrêtez vous deux, tonne le commandant. Ce qui est fait est fait, n’y revenons plus. Mettez le corps dans le sas et dépressurisez-le. Désormais, contrôlez-vous.


    Ray est abattu. Je vois le doute dans ses yeux. Il jette des coups d’œil furtifs à Heinz. Quant à celui-ci, il a un air renfrogné. Il ne m’est pas difficile de deviner qu’il en veut à Ray. Ivan est moyennement préoccupé : il a encore un chimiste sous la main, moi en l’occurrence, bien que je n’aie pas le diplôme du regretté Jushua, la mission peut encore être poursuivi.


    Deux jours plus tard, Heinz donne encore l’alerte avec ses cris d’orfraie. Le commandant sort du poste de pilotage et moi de la salle des machines.


    – Qu’y a-t-il, Heinz ?... Seigneur !

    – Je revenais de la soute où j’ai ramené l’appareil que j’ai vérifié, commandant. J’ai trouvé Ray étendu par terre. Il a peut-être trébuché et s’est enfoncé cette règle dans l’œil jusqu’au cerveau... Je sens que je vais vomir.

    – Je finirais par croire que cette mission est maudite.

    – Allons Ivan, c’était un simple accident. Il te reste encore un géologue, moi.

    – C’est vrai Alan. De toute façon, nous sommes presque arrivés, ce ne serait pas rationnel de rebrousser chemin.

    – Retournons chez nous commandant, je crois que le fantôme de Joshua a voulu se venger.

    – Du calme Heinz, ne commence pas à divaguer. Il n’y a pas de fantôme, ce n’était qu’un accident, point.

    – Je veux retourner sur Sharibde, on est maudit.

    J’assène une gifle retentissante au minéralogste hystérique qui se calme immédiatement.

    – Allez Heinz, va prendre un tranquillisant et repose-toi. Tu peux dormir jusqu’à notre arrivée.

    – Mais j’ai encore un appareil à vérifier…

    – Tutut ! Va te reposer, c’est un ordre, fait fermement le commandant.

    Heinz entre docilement dans le dortoir et Ivan ferme doucement la porte. Nous regagnons le poste de pilotage.

    – Voilà ce qui arrive quand des imbéciles de ronds-de-cuir se mettent en tête de sélectionner un équipage. Ils s’en foutent de choisir des crevards, pourvu qu’ils aient des titres ronflants.

    – C’est vrai Ivan, un géologue est un géologue, la compagnie pouvait très bien trier ceux qui sont psychologiquement stables dans une situation de promiscuité extrême.

    – Tiens, le voyant du compensateur ternaire vire au rouge. Il y a un truc qui cloche. Va donc voir, Alan… Mais j’y pense, tu ne viens pas de la salle des machines ?

    – Ah oui, mais je vérifiais le culbuteur catalytique, le champ quadrial avait une irrégularité.

    Je suis en train de fermer la porte de la salle des machines, une clef à molette dans la main, quand Ivan fait irruption dans la coursive.

    – Qu’est-ce qu’il y a Ivan ?

    – J’ai cru entendre un cri. Qu’est ce que ce crétin de Heinz a encore fait ?


    Le commandant ouvre la porte du dortoir, avance d’un pas… et se fige.


    – C’est pas vrai ! Cet imbécile s’est suicidé. Regarde-moi tout ce sang, Alan.

    Avec la clef à molette, j’assène un coup à la tête d’Ivan. Il a un peu bougé et je n’ai atteint que sa tempe. Il tombe à quatre pattes néanmoins. Je prends mon élan.

    – Pourquoi, Alan ?

    – Je suis un agent de Metalica Inc, dis-je en lui fracassant le crâne.


    Je sais piloter et faire atterrir seul le vaisseau, ayant contribué à sa conception, mais je ne sais pas naviguer, je ne pourrais pas retourner sur Sharibde, encore moins rejoindre la Terre. Mais cela n’a pas d’importance.

    Il y a deux ans, un type de Metalica Inc m’a contacté dans un casino. Je suis un accro du jeu, mais je ne suis pas très chanceux. Je n’ai pratiquement pas d’épargne. Notre concurrent a bien des espions chez nous, mais uniquement des sous-fifres insignifiants. Toutefois, il a eu vent de notre nouveau propulseur. Cependant, les dirigeants de Mineral Corp sont retors, les vrais concepteurs sont rémunérés à prix d’or et donc incorruptibles, et moi je ne suis qu’un petit physicien à qui on ne confiait que des travaux mineurs.


    Avant cette invention, Metalica Inc surpassait légèrement son concurrent, mais si la mission réussissait, ce conglomérat finirait par déposer le bilan, à plus ou moins long terme. Les techniciens de Metalica Inc planchaient également sur un propulseur, mais ils avaient beaucoup de retard. Il fallait donc faire échouer l’expédition de Mineral Corp. J’étais sûr de faire partie de l’équipage : je suis géologue, chimiste, et en tant que physicien, j’ai contribué à la réalisation du propulseur. J’ai même participé au design du vaisseau.


    J’ai tout de suite été conscient de l’erreur des dirigeants dans la sélection de l’équipage. J’ai attendu que le confinement ait sapé le moral des savants pour mettre de l’huile sur le feu. C’était moi qui avais mis le caleçon de Joshua sur la couchette de Ray. J’avais fait en sorte de culpabiliser celui-ci. J’avais attendu que Ray et Heinz fussent dans le labo pour étrangler Joshua et maquiller le meurtre en suicide. J’avais prétexté une vérification à la salle des machines et, épiant par la porte entrouverte, j’avais profité de ce que Heinz rapportait un appareil dans la soute pour tuer Ray ; ç’aurait très bien pu être l’inverse, c’était égal. J’avais profité de ce que j’étais dans la salle des machines pour dérégler le catalyseur ternaire. Il m’avait été très facile de zigouiller Heinz. J’avais fait en sorte qu’il ait pu crier pour attirer le commandant ; le plus difficile était de rejoindre fissa la porte de la salle des machines. Heureusement, Ivan n’aurait jamais pu savoir si je venais vraiment de sortir, il me suffisait de toucher la poignée de la porte et dissimuler mon essoufflement.


    Ce n’est qu’après trois mois, avec moins d’une semaine de provisions, que je me suis rendu compte que j’ai été floué. Metalica Inc m’avait assuré que son vaisseau me prendrait après un mois, délai de fabrication du propulseur qui serait meilleur que celui de Mineral Corp, et qu’à mon retour, je serai riche au-delà de ce dont je rêvais.


    Je sais maintenant qu’il n’y aura pas de vaisseau. D’une part, sa construction est très onéreuse et Mineral Corp, considérant que la mission avait été un coup d’épée dans l’eau, déjà affaibli par cet investissement, n’en construira pas d’autre, et d’autre part, Metalica Inc est plus que jamais en position de force et n’a même plus besoin de prospecter ailleurs, elle finira par dévorer son concurrent. Les salauds ! Oh, les salauds !

     

     

    RAHAR

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 25 Mars 2012 à 20:41
    jill-bill.over-blog.

    Bonsoir Rahar... Noir oui c'est noir et rouge aussi !  Et tout ça pour quoi... des cacahuètes comme on dit !   Merci Lenaïg, merci Rahar, bonne soirée à vous ! Bizzz

    2
    Dimanche 25 Mars 2012 à 20:49
    Lenaïg Boudig

    Coucou Jill, coucou Rahar ! Ici, c'est : punition par abandon ! Voilà un manipulateur et un traite qui paie très cher ses meurtres, sans même que la justice humaine ait à intervenir ... Effet de surprise garanti et grand frisson  quand le narrateur se dévoile !

    Pouf, très fatiguée ce soir, j'espère faire dodo tôt ! Gros bisous à vous !

      

    3
    Dimanche 25 Mars 2012 à 21:07
    Marie-Louve

    J,ai lu juste cinq lignes et je suis déjà morte de rire. Je retourne. à la lecture pardi !

    4
    Dimanche 25 Mars 2012 à 22:43
    Marie-Louve

    Oh le gros rat qui se prit lui-même dans son piège ! S'il avait des dentiers:-)), on peut dire qu'il s'est bien mordu avec. Voilà un second Capone errant sur un nuage sans possibilité de jouer de la harpe. :-)) M,est avis qu'ils doivent pelleter le charbon. Merci Rahar pour ce polar qui illustre bien la compétition sans vergogne. Biz.

    5
    Lundi 26 Mars 2012 à 05:28
    Marie-Louve

    :-)) Bonne nuit ! Oui, j'ai bien aimé le choix des noms de ces personnages. Ray Jonial demeure à sa place, Heinz ingénieur , le rigolo Yvan Detout même sa salade :-)) Bisous. On rigole toujours avec Rahar. Il cache presque toujours des "zeux" dans ses lignes

    6
    Lundi 26 Mars 2012 à 17:50
    flipperine

    bonne semaine ensoleillée

    7
    Lundi 26 Mars 2012 à 18:19
    Monelle

    On est pas toujours gagnant... la preuve ! Rahar, tu aurais pu appeler ta nouvelle : Rouge et noir !!!

    Bon début de semaine à Léna et toi  - bisous

     

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