• CE N'EST PAS MOI - RAHAR

     

    CE N'EST PAS MOI - RAHARBoniface entrait enfin dans la phase critique de la puberté. Les boutons ornaient de façon discutable son visage naguère doux au toucher, comme une peau de pêche : ce n’était pas que quelqu’un se fût amusé à lui caresser le minois, mais on pouvait le deviner rien qu’au regard. Les hormones provoquaient donc des modifications de plus en plus visibles du garçon.

    Bien évidemment, Boniface devint une cible privilégié de ses camarades qui avaient franchi plus tôt ce stade physiquement ingrat. Le bizutage représentait peut-être inconsciemment pour les ados une sorte d’initiation, mais cette tradition n’était pas du goût de tout le monde, et Boniface, de nature assez timide et réservé, devint irritable et essayait bien de se rebiffer. Quoiqu’il en fût, ses tourmenteurs ne se décourageaient pas.

    Une autre conséquence de sa subtile transformation fut qu’il commença à considérer les filles autrement que comme des enquiquineuses, il les voyait d’un autre œil. Il se surprit à admirer le galbe d’un mollet, la courbe gracieuse d’une poitrine, la générosité d’une hanche, le charme d’une démarche légèrement chaloupée. Ses quelques amis et lui s’excitaient mutuellement pour draguer, et bien sûr, leurs efforts maladroits faisaient rire les filles.

    Stimulé par son état, Boniface prit son courage à deux mains et eut apparemment la témérité d’accoster et d’essayer de badiner avec la plus jolie lycéenne de sa classe. Il aurait pu encaisser stoïquement le râteau, mais ce qu’il ne réussit pas à digérer, ce fut la protestation exagérément dédaigneuse de la greluche qui le traita de débile prétentieux qui n’avait même pas le mérite d’être premier de la classe ou de se distinguer en EPS ; en plus, il n’avait aucune classe, avec sa chemise à carreaux rentrée dans ses jeans et ses tennis qui n’étaient pas de marque. Par ailleurs, la fille accepta ostensiblement les avances du leader de l’équipe de basket, ce qui augmenta la rancœur de Boniface.

    Le garçon n’était peut-être pas un Adonis, mais il était tout de même loin d’être moche, même avec ses boutons. Sans être une lumière, il n’était pas non plus un cancre. Physiquement, il était dans une bonne moyenne. Il était gentil, peut-être un peu trop gentil, ce qui amenait probablement certains à le considérer comme faible et veule. Pourquoi cette pétasse avait-elle eu besoin de l’humilier ? Un simple « non », gentil ou non, n’aurait-il pas suffi ? La colère de Boniface s’était transformée en rage.

    Les élèves sortaient de la classe. Le cœur de Boniface se pinça en voyant la petite salope rejoindre précipitamment son grand dadais de leader et s’accrocher à son bras. Il avait beau avoir pris la résolution d’aller de l’avant, il ne put endiguer la vague de colère qui montait en lui. En descendant l’escalier, il était un peu en arrière du couple. Sa main lui démangea, et il se grattait furieusement, quand brusquement, le leader bascula en avant et dégringola spectaculairement jusqu’en bas.

    Heureusement, le bellâtre était un athlète et il n’eut que des contusions, sans trop de gravité peut-être, mais apparemment fort douloureuses.

    « C’est toi qui m’as poussé, Boniface ! Je l’ai senti !

    — Mais non ! Je ne t’ai même pas touché.

    — Menteur ! Tu l’as fait… N’est-ce pas Marielle ?

    — Oui, oui, cet affreux jojo t’a poussé.

    — Mais enfin ! Je vous dis que c’est pas moi !... N’est-ce pas les gars ?

    — Oh, moi, j’ai rien vu.

    — Moi non plus. »

    Boniface passa pour un jaloux mauvais perdant pour les uns, un pauvre type à qui on devrait accorder le bénéfice du doute pour d’autres. Seuls ses amis proches le croyaient sur parole.

    Au cours du match de basket contre une autre classe parallèle, Boniface fit une passe à un joueur qui lança précipitamment la balle au leader, mais celui-ci trébucha et tomba en injuriant le joueur. À un autre moment, Boniface lui fit une passe qui l’atteignit en plein plexus, le faisant vociférer des grossièretés indignes de l’institution. À la fin de la partie que l’équipe avait perdue, la pimbêche répandit la rumeur que Boniface avait le mauvais œil, ce qui avait causé la défaite de l’équipe qui avait toujours gagné jusqu’ici ; il avait sciemment « blessé » le leader avec le ballon. D’ailleurs, celui-ci avait pris le garçon au collet et lui avait hurlé :

    « Sale petit morveux ! Tu m’as fait rater un panier, tu te croyais à une partie de « balle au prisonnier » ? Ta mauvaise passe m’a coupé le souffle.

    — Mais je t’ai fait une passe tout à fait normale. Tu as fait une mauvaise réception, c’est tout.

    — Je ne veux plus de toi dans mon équipe, tu resteras sur le banc des remplaçants. »

    Boniface ne put se voiler la face : juste avant les deux passes, il savait d’après les positions que c’était le leader qui devait marquer et qui récolterait la gloire, ce qui suscita sa rancœur et sa colère, et sa main s’était mise à le démanger. Provoquerait-il vraiment le mauvais sort ? Il s’en effraya.

    Cette défaite fit balancer des indécis vers le camp de ceux qui croyaient irrationnellement aux rumeurs lancées par la garce. À la cafétéria, Boniface fut traité en paria, personne n’avait voulu partager sa table. On le regardait en coin, même ses amis s’étaient chacun assis avec leurs autres amis. Quoiqu’ulcéré, il les comprenait, ils ne pouvaient pas se permettre de frayer avec un présumé jeteur de sort.

    La jolie péronnelle arrivait avec son plateau. Elle devait passer près de Boniface pour rejoindre son cher leader. Elle s’arrêta près de lui.

    « Hey, mais c’est notre boutonneux au mauvais œil !

    — Arrête ! Tu n’es pas sotte, c’est que des bobards et tu le sais. Pourquoi que tu fais ça ?

    — Oh, c’est juste pour t’apprendre à oser chercher à me draguer.

    — Parce que tu crois que je ne suis qu’un moins que rien ?

    — Tu es un moins que rien et je suis la meilleure. Je peux bâtir ou bien détruire la réputation de n’importe qui, tu n’imagines pas le pouvoir que j’exerce. »

    La main de Boniface commença à le gratter, mais il s’efforça d’ignorer la démangeaison, et sa colère augmenta peu à peu. Sa voix s’éleva également et monta progressivement.

    « Et qui me dit que ce n’est pas toi qui est la jeteuse de sort ? Curieusement, tu étais toujours là quand quelque chose clochait. »

    À toutes les tables, on s’arrêtait de manger, tous les regards étaient tournés vers les deux protagonistes.

    « Et tu crois, petit débile, que je provoquerais la défaite de notre équipe ? »

    Dans la cafétéria, il y eut des murmures de protestation.

    « Tu sais ce que je crois ? Tu n’en as rien à cirer du basket ou de quelque victoire de l’équipe.

    — C’est faux, qui ne voudrait pas la victoire de son équipe ? »

    La protestation était hautaine. Les murmures s’étaient tus, une sorte de doute planait.

    CE N'EST PAS MOI - RAHAR« Eh oui, tu t’en fous royalement, tu n’es qu’une sale prétentieuse, tu ne veux que montrer ton pouvoir de sorcière…

    — Tais-toi ! Tu délires complètement ! »

    Elle n’avait pas fini de parler, que la pendule du réfectoire éclata. Il y eut des exclamations et des cris de surprise ou de stupeur. Avec un cri de triomphe, Boniface prit l’assemblée à témoin.

    « Vous voyez tous, c’est elle qui est la sorcière !

    — Mais ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas moi qui ai fait ça ! »

    Des plateaux tombèrent d’eux-mêmes des tables, effrayant les ados. Les cris d’orfraie des filles déclenchèrent la débandade. Certains jetaient un dernier regard circonspect à la belle « sorcière », avant de sortir en hâte. Elle devint bien sûr un paria évité par tous.

    Boniface retrouva son rang et ses amis dans la communauté estudiantine, et sa main ne lui grattait plus. Le pic des hormones était passé.

    RAHAR

    • Illustrations :
      Ado boutonneux par Jean Morin
      http://jeanmorinillustrationscolaire.blogspot.fr/
    • http://www.illustrabank.com/68-illustration-4696-femme-bras-croises.php

  • Commentaires

    1
    Mardi 3 Juin 2014 à 06:10

    Bonjour Rahar...eh eh enfin vengé Boniface... sorcière ou pas, cette fille lui portait tout de même malheur.... merci, amitiés, jill

    2
    Mardi 3 Juin 2014 à 07:35

    Attention aux faibles quand ils prennent confiance en eux et osent se rebeller.

    3
    Mardi 3 Juin 2014 à 13:30
    josette

    Ah ah ...quand la main me démange vaut mieux être loin  les coups volent bas ! 

    4
    Mardi 3 Juin 2014 à 14:14

    Bonjour par ici, Jill, Martine et Josette, et Rahar, et tous ceux qui ont lu et qui liront.

    Moi j'aime surtout l'incertitude qui règne sur le récit, hi hi ! Ce pouvoir dit paranormal qui s'empare de Boniface en même temps que la poussée d'hormones et l'acné, quand je lis Rahar, j'y crois ! Mais Rahar laisse planer doute et ambiguité et c'est très bien, c'est comme dans la vie réelle ...

    Merci beaucoup, bisous !

    5
    Mardi 3 Juin 2014 à 16:30

    Boniface a su répondre et sans la violence qui le démangeait

    6
    Mercredi 4 Juin 2014 à 10:32

    Histoire bien écrite, comme toujours mais finalement qui est vraiment le responsable... lui, elle ou autre chose ????

    Bonne journée - bisous

                    

    7
    Mercredi 4 Juin 2014 à 11:03

    Coucou par ici, Flipperine et Monelle. Oui, Flipperine, Boniface a traversé sans dommage sa crise de la puberté. Ah, Monelle, je ne sais pas si Rahar, d'humeur plutôt sombre à l'arrivée de l'hiver sur sa grande île, interviendra mais sans vouloir me mettre à sa place, je te dirai que c'est une constante chez lui d'aller explorer des champs inconnus, de se placer au bord du paranormal ou même d'y plonger ! Ici, il aborde les troubles de la puberté, les bouleversements physiques et mentaux que cela entraîne et Boniface, pour se défendre des agressions, développe un pouvoir d'agir à distance chaque fois qu'il gratte ses boutons de ses mains ! Je ne le vois pas responsable ni coupable, il n'y peut rien et c'est tant mieux si les autres croient dans le dernier épisode que ce pouvoir vient de la greluche (qui n'est pas nommée), cela la remet à sa place ! Comme le met Flipperine, Boniface a réussi à canaliser son pouvoir provisoire et tout s'équilibre à la fin ! Bizzz à vous deux,, et à Rahar !

    8
    Rahar
    Mercredi 4 Juin 2014 à 12:52

    Combien d'ados développent des facultés paranormales (surtout polteirgeist) à la puberté ou autour ? 1% ou moins ? Toujours est-il qu'ils ne maîtrisent généralement pas le phénomène. Boniface ne manifeste (involontairement) son pouvoir que quand il est très en colère, avec évidemment une poussée d'adrénaline. A la fin, il le sait bien sûr, et en a profité pour piéger et rabattre le caquet de la fille, laquelle est devenue un paria. J'ai dit à Lena que c'est une histoire méchante, rapport à la pauvre donzelle, mais c'est la structure de l'intrigue qui le veut, j'y peux rien.

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